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— Tu es sûr de me dire la vérité ? Aimerait-il vraiment me revoir ? Tu ne crois pas, au contraire, qu’il préférerait pouvoir penser que je n’ai jamais existé ?

— Non.

— Je connais le capitaine – mon père – plutôt bien, tu sais, même si je ne l’ai pas vu depuis neuf ans. Il ne me pardonnera jamais ma… désertion. Je n’ai aucune envie de retourner au Valhalla pour y rendre visite à qui que ce soit, Alan.

— Qui te parle de visite ?

— Alors de quoi parlais-tu ?

— Je te parlais de reprendre ta place au sein de l’équipage, répondit Alan d’une voix tranquille.

Les mots de son frère parurent frapper Steve comme autant de coups de poings. Un frisson le parcourut, puis il avala cul sec le contenu du verre qu’il étreignait de ses doigts jaunis de nicotine. Enfin, il releva les yeux vers ceux d’Alan.

— Je ne peux pas. C’est impossible. Tout simplement impossible.

— Mais…

Un coup de pied de Hawkes, sous la table, l’arrêta net. Il saisit le message et changea de sujet de conversation. Ils auraient le temps d’y revenir plus tard.

— Bon, comme tu veux, laissons cela, pour l’instant. Mais, tu pourrais peut-être me raconter ce que tu as vécu, sur Terre, pendant ces neuf années, non ?

Steve eut un sourire, mi-amer, mi-ironique.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire, et ce n’est pas une histoire particulièrement gaie !… La dernière fois que le Valhalla était là, je suis sorti de l’Enclave, j’ai franchi le pont, et « à moi, York ! »… J’étais tout feu, tout flamme, prêt à conquérir le monde entier, à devenir riche et célèbre, et mener la grande vie à jamais ! Je n’avais pas posé le pied sur l’autre rive depuis cinq minutes que je me faisais déjà proprement casser la figure et dévaliser par une bande de petits zonards. Vraiment le départ sur les chapeaux de roue !

Il fit signe au barman de lui resservir la même chose.

— Je crois bien que j’ai tourné et viré dans la ville pendant au moins deux semaines avant de me faire embarquer par les flics pour mendicité. À ce moment-là, le Valhalla avait depuis longtemps redécollé pour Alpha C, et bon Dieu ! si tu savais ce que j’aurais voulu être à bord ! Pas une nuit n’a passé sans que je rêve que j’étais rentré au vaisseau. Mais à chaque réveil, je me retrouvais au même point !

« La police s’est chargée de faire mon éducation au sujet de la manière de se comporter sur Terre – et très complète, crois-moi – à coups de tuyaux de caoutchouc et de bonnes lanières de bon cuir ; quand ils en ont eu assez de faire joujou avec moi, j’étais incollable sur tout le système des cartes de travail et des Autonomes. Je n’avais pas un crédit en poche. Alors, j’ai traînassé encore un peu, et puis j’en ai eu marre et j’ai essayé de trouver du boulot. Mais, bien entendu, impossible de s’introduire dans une quelconque corporation héréditaire. La Terre a déjà bien assez de ses autochtones, vois-tu : ça ne lui dit vraiment rien d’offrir un emploi à de jeunes Spacios qui désertent…

« Donc, j’ai crevé de faim un moment. Mais ça fatigue vite. Alors, environ un an après avoir quitté le vaisseau, j’ai emprunté mille crédits à la première personne assez dingue pour accepter de me les prêter, et j’ai débuté comme joueur professionnel, statut Autonome. C’est le seul métier que j’aie pu trouver n’exigeant aucune condition particulière d’admission. »

— Et, ça a bien marché ?

— Ouais ! Magnifiquement ! Au bout de six mois, je n’avais que quinze cents crédits de dette ! Mais la chance a fini par tourner, et j’ai gagné trois mille crédits en un seul mois. Je suis monté en série B. (Steve partit d’un rire amer.) Alors là, ça a été franchement fantastique. En deux mois, non seulement j’avais perdu mes trois mille crédits, mais, en plus, j’en devais deux mille de mieux. Et depuis, c’est toujours la même chose. J’emprunte par ici, je gagne un peu, juste pour rembourser, ou bien je perds, je le réemprunte par là, je regagne un peu, reperds un peu, et ainsi de suite. La grande classe, Alan ! Et je continue à rêver du Valhalla une ou deux fois par semaine !…

La voix de Steve était lugubre, brisée. Alan sentit une vague de pitié l’envahir. Le Steve qui pétait le feu, le Steve – l’indomptable qu’il avait connu, était peut-être encore là, enfoui quelque part au plus profond de cet homme qui lui faisait face, mais il était étouffé et balafré par les ravages de neuf amères années de vie terrienne.

Neuf ans. Un insondable gouffre.

Pendant quelques instants, Alan retint son souffle, puis demanda :

— Si on t’offrait la possibilité de reprendre ta place parmi l’équipage sans qu’on te fasse aucun reproche, sans qu’on cherche à t’entraver dorénavant, la saisirais-tu ?

Les yeux de Steve brillèrent une seconde de leur ancien éclat.

— Bien sûr que oui ! Mais…

— Mais quoi ?

— Je dois sept mille crédits, fit Steve. Et cela ne fait qu’empirer. Tout à l’heure, quand j’ai gagné, juste avant que tu me rejoignes, c’était la première fois depuis trois jours. Au bout de neuf ans, je suis toujours un joueur de série C. Nous ne pouvons pas tous être aussi bon que ton ami Hawkes, ici présent… À dire vrai, je suis un vrai minable ! Mais quelle autre profession veux-tu que je trouve, dans un monde aussi hostile et surpeuplé ?

« Sept mille crédits, songeait Alan. Les revenus d’une semaine de jeu, pour Hawkes… Mais Steve, lui, resterait probablement endetté jusqu’au cou pour le restant de ses jours. »

— À qui devez-vous cet argent ? l’interrogea soudain Hawkes.

Steve tourna son regard vers lui.

— Au Syndicat Bryson, pour la plus grosse part. Et aussi à Lorne Hollis. Et les types de Bryson me tiennent à l’œil. Il y en a un à trois boxes de nous… Il nous a suivis.

Si jamais ils me voyaient me rapprocher de l’astroport, vous pouvez être sûr qu’ils m’intercepteraient et me réclameraient le fric. Impossible de filer entre les pattes de Bryson.

— Et en supposant qu’on s’arrange pour que vos dettes soient épongées ?… demanda Hawkes d’un air méditatif.

— Non ! (Steve avait secoué la tête.) Non, je ne veux pas qu’on me fasse la charité. Je sais que vous êtes série A et que sept mille crédits vous tombent facilement dans les poches, mais je ne pourrais pas. Laissez tomber. Je suis bel et bien bloqué ici à tout jamais, et je me suis fait une raison. J’ai fait le choix et… voilà tout.

— Mais écoute donc la voix de la raison, bon sang, insista Alan. Hawkes accepte de prendre tes dettes à son compte. Et p’pa ? Il sera tellement heureux de t’avoir à nouveau à bord !…

— Tu parles ! Ça le rendra aussi rigolard qu’un désert de Mars ! Me voir revenir lessivé, vidé, la queue entre les pattes, une vraie loque à vingt-six ans. Il y a belle lurette que le capitaine m’a gommé de ses pensées, et qu’il estime que nous n’avons, lui et moi, plus rien à vivre en commun.

— Tu te goures, Steve. C’est lui qui m’a poussé, de manière délibérée, à venir te rechercher dans cette ville. Il m’a dit textuellement : « Retrouve-moi Steve et décide-le à revenir avec nous. » Tu vois bien qu’il t’a complètement pardonné ! mentit Alan. Chacun à bord ne souhaite qu’une chose : que tu réintègres l’équipage.

Steve demeura un bon moment silencieux, son visage crispé trahissait l’intense conflit qui le déchirait. Puis, secouant la tête comme pour s’éclaircir les idées, il se décida enfin à parler :