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— Non… non, et pour tous les deux. Merci, mais je ne marche pas. Hawkes, merci à vous aussi, mais gardez vos sept mille crédits. Et toi, Alan, retourne au vaisseau, et… raye complètement de ton esprit tout ce qui pourrait te refaire penser à moi. Cette seconde chance, je ne la mérite même pas.

— Déconne pas, Steve !…

Alan n’eut pas le temps de continuer : Hawkes, à nouveau lui envoya un coup de pied dans les chevilles pour le faire taire. Interloqué, il reporta son attention sur le joueur.

— Bon ! fit celui-ci. Eh bien ! je suppose que cela clôt le débat ! S’il préfère rester ici, personne ne peut l’en empêcher !

D’un bref hochement de tête, Steve acquiesça.

— Je dois rester sur Terre. Et je ferais mieux de retourner à l’Atlas, maintenant… je ne peux pas me permettre de perdre beaucoup de temps, vous comprenez ? Avec ce trou de sept mille sacs à combler !…

— Bien sûr, bien sûr ! Mais vous aurez bien encore une minute ou deux pour prendre un dernier pot, non ? Puisque vous ne voulez pas de mon argent, vous ne pouvez pas me refuser un verre.

Steve sourit.

— Merci, avec plaisir.

À peine avait-il ébauché le geste d’appeler le barman que Hawkes arrêta son bras.

— C’est un vieil homme fatigué… je vais aller moi-même chercher nos consommations au bar.

Et avant que Steve ait eu le temps de protester, il était déjà souplement sorti du box et se dirigeait vers le comptoir.

Alan resta seul en face de son frère. Une immense pitié bloquait les mots dans sa gorge. Oui, Steve en avait vraiment vu de toutes les couleurs. Cette liberté à laquelle il aspirait tant, lorsqu’il se trouvait à bord du Valhalla, il avait dû en payer le prix. Un prix sacrément élevé ! Et qu’en restait-il de cette fameuse liberté quand on se retrouvait forcé de passer sa vie assis dans des maisons de jeu sordides et bondées, sur une infecte petite planète, à essayer de rembourser des dettes sans fin ?

Il ne trouvait plus rien à dire à Steve. Il avait tenté le coup et avait échoué : Steve resterait sur Terre. C’était trop injuste. Son frère méritait une seconde chance. Il avait abandonné le vaisseau, et cela s’était avéré une erreur, d’accord ! Mais ce n’était pas une raison pour lui interdire de renouer avec son ancienne vie, en bénéficiant de la sagesse et de la maturité que lui avaient apportées ses expériences. Pourtant, si lui-même s’y refusait…

Hawkes regagna leur table avec deux verres, une bière pour lui et un whisky pour Steve. Tout en les posant, il déclara :

— Eh bien ! buvons ! Et je fais le vœu que si vous restez là, vous passiez très vite série A.

— Merci ! fit simplement Steve.

Et d’un trait, il avala le contenu de son verre. Ses yeux s’arrondirent comme des soucoupes. Il commença à balbutier quelque chose, mais les mots ne franchirent jamais ses lèvres : il s’affaissa sur son siège, et son menton alla heurter la table avec un bruit sourd.

Alan leva des yeux affolés vers Hawkes.

— Que lui arrive-t-il ? Il est tombé dans les pommes ? Pourquoi ?

Hawkes sourit d’un air entendu.

— Oh ! c’est un cocktail terrien très ancien qu’on appelle le Mickey Finn. Deux gouttes d’une certaine enzyme de synthèse dans le breuvage : indécelable au goût, mais extrêmement efficace. Il en a au moins pour dix heures à roupiller comme un bébé !

— Mais, comment… ?

— J’ai expliqué au patron que c’était pour la bonne cause, et il m’a fait confiance. Maintenant, attends-moi là un petit moment. Il faut que je dise quelques mots au type de Bryson, à propos des dettes de ton frère… Ensuite, on l’embarque ni vu ni connu à l’astroport, et tu n’auras plus qu’à le larguer à bord du Valhalla, avant qu’il se réveille.

Le visage d’Alan s’éclaira d’un grand sourire. Sans doute devrait-il rendre quelques comptes là-dessus à Steve, mais bien après… Et alors, il serait trop tard : le vaisseau serait déjà en route pour Procyon. « Ce n’était probablement pas un procédé bien joli-joli », songea Alan, mais il le sentait parfaitement justifiable. De la bouche même de Hawkes, c’était « pour la bonne cause ».

Alan entoura de son bras les épaules de son frère et le souleva de son siège avec précautions. Du fait de sa mauvaise santé, Steve était étonnamment léger. Les muscles pèsent plus que la graisse, et Steve n’avait plus que de la graisse, beaucoup trop de graisse. Portant son frère sans grand effort, Alan se dirigea vers la porte du bar. Lorsqu’il passa devant le patron, le vieil homme lui sourit… Alan se demanda ce que Hawkes avait bien pu lui raconter.

Pour l’instant, celui-ci était trois boxes au-delà du leur, penché sur un homme au visage basané, vêtu d’un élégant complet fait sur mesure ; tous deux étaient plongés dans une conversation animée à voix basse. Ils durent finir par trouver un terrain d’entente car cela se termina par une solide poignée de main. Hawkes le quitta alors et vint à la rescousse d’Alan, passant un des bras inertes de Steve autour de ses propres épaules.

— Il y a une ligne de Métro qui va jusqu’à Carhill Boulevard, juste au pont, fit Hawkes. De là, nous pourrons prendre un véhicule de surface pour traverser l’Enclave et atteindre l’astroport.

Le trajet leur prit environ une heure que Steve passa soigneusement calé entre Alan et Hawkes, la tête ballottant parfois de-ci, de-là, comme s’il allait émerger et s’étirer ; mais à aucun moment, il ne se réveilla. Lorsqu’ils sortirent du Métro pour prendre le bus de l’astroport, le spectacle qu’ils offraient, de deux hommes en traînant un troisième, n’éveilla pas le moindre soupçon de curiosité, ni même n’attira l’attention. De toute évidence, à York, aucun citadin ne se souciait de ce qui se passait autour de lui : tous ces Terriens pressés, surmenés, se fichaient pas mal que Steve soit inconscient ou mort.

Le bus emprunta l’arche majestueuse du pont, puis traversa à bonne allure l’Enclave assoupie – où Alan ne put apercevoir personne de sa connaissance dans les rues – pour pénétrer enfin dans la zone à vitesse limitée qui menait directement au terrain d’atterrissage.

Tous ses vaisseaux dressés dans l’attente du décollage, donnaient à l’astroport l’aspect d’une véritable forêt. Pour la plupart, c’étaient de petits cargos que deux hommes suffisaient à manœuvrer, utilisés pour les navettes entre la Terre et les colonies lunaires, ou encore celles de Mars et Pluton. Mais de place en place, un géant orgueilleux trônait de toute la hauteur de sa coque scintillante. Alan se haussa sur la pointe des pieds pour chercher du regard la flèche dorée du Valhalla, mais en vain. Comme le vaisseau devait quitter la Terre à la fin de la semaine, il savait que l’équipage y travaillait probablement déjà, effectuant tous les réglages et mises au point nécessaires. Il aurait dû être avec eux…

Il avisa un astronef vert sombre, tout près d’eux : c’était le Teafortwo, celui de Kevin Quantrell. Quelques hommes s’affairaient autour de l’énorme masse, et Alan se rappela qu’il ne répondait plus aux normes de sécurité depuis son dernier grand voyage. Il fallait entièrement le reconcevoir.

Comme ils restaient tous trois plantés là, au bord de la terrasse, un robot glissa vers eux et leur demanda :

— Puis-je faire quelque chose pour vous, messieurs ?

— Oui, merci ! J’appartiens à l’équipage du Valhalla et je cherche mon vaisseau, fit Alan. Pourriez-vous me guider jusqu’à l’endroit où il se trouve, s’il vous plaît ?