— Bien entendu, monsieur !
Alan se tourna alors vers Hawkes. Cet instant était finalement arrivé bien trop rapidement. Il sentit Ratt’ lui tirailler le col, comme pour le faire souvenir de quelque chose.
Avec un sourire timide et contraint, Alan déclara :
— Eh bien ! voilà ! Je suppose que c’est le bout de la route, Max. Il vaut mieux que vous ne nous accompagniez pas sur le terrain. Je… je voulais vous dire… enfin, merci, Max, pour toute l’aide que vous m’avez apportée. Sans vous, sûr que je n’aurais jamais retrouvé Steve. Et, au fait, pour ce pari, entre nous… eh bien, finalement, on dirait bien que je rentre quand même au vaisseau, alors j’ai gagné mille crédits contre vous ! Bien sûr, il n’en est pas question, après tout ce que vous avez fait pour Steve !
Il lui tendit la main, mais lorsque Hawkes la prit, un étrange sourire était posé sur ses lèvres.
— Si je te dois de l’argent, je te le paie. J’agis toujours comme ça. Et pour ce qui est des sept mille crédits que j’ai versés à la place de Steve, c’est à part. Mais… tu ne l’as pas encore gagné ce pari, Alan. Du moins, tant que le Valhalla ne vogue pas dans l’espace avec toi à bord !
Le robot cliquetait impatiemment. Hawkes poursuivit :
— Tu ferais mieux de porter ton frangin jusqu’à son vaisseau. Économise donc tes adieux, ils pourront te resservir plus tard. Je t’attendrai ici. Ici même.
— Désolé, Max, répondit Alan en secouant la tête, mais vous perdriez votre temps à attendre. Nous allons devoir préparer le Valhalla pour le décollage, et dès que j’aurai signalé mon retour, il me sera impossible de revenir faire un brin de causette. Alors, c’est adieu pour de bon. Maintenant et ici même.
— On verra, on verra ! C’est du dix contre un, et ça tient toujours.
— Dix contre un, oui ; et vous avez déjà perdu !
Mais sa voix soudain ne sonnait plus aussi assurée, et tandis qu’il entamait la traversée du terrain d’atterrissage, traînant toujours Steve à son côté, son visage se rembrunit ; et durant les quelques minutes qu’il lui fallut pour arriver en vue du Valhalla étincelant, une vraie tempête de pensées diverses se déchaîna sous son crâne : il commençait à soupçonner Hawkes d’être en train de gagner leur pari, malgré tout.
CHAPITRE XII
En découvrant le Valhalla tout au bout du terrain, solitaire, fièrement dressé de toute sa hauteur, Alan ressentit un petit pincement d’émotion au cœur. Une horde de camions s’empressait autour de lui, l’abreuvant de fuel, le nourrissant de fret. Le jeune homme distingua la silhouette sèche et nerveuse de Dan Kelleher, le responsable du chargement, qui surveillait la manœuvre en aboyant aux hommes en sueur des ordres précis et impératifs.
Alan raffermit sa prise sur le bras de Steve et s’avança.
— Vous les gars, là derrière, filez deux trois tours de manivelle à ce treuil et levez-moi ça, hurlait justement Kelleher. Mais tendez, bon Dieu ? Est-ce que vous allez y mettre un peu le paquet, oui ?…
Soudain, il s’interrompit puis s’exclama à voix basse :
— Alan !…
— Salut, Dan ! Est-ce que mon père est dans le coin ?
Kelleher reluquait avec une curiosité non dissimulée le corps inerte de Steve Donnell.
— Le capitaine n’est pas de quart, pour l’instant. C’est Art Kandin qui l’a relevé.
— Merci ! Je crois que je ferais bien d’aller le voir…
— Sûr ! Mais dis…
Alan acquiesça de la tête.
— Oui. C’est bien Steve.
Après s’être faufilé entre deux monte-charge, il se hissa sur la rampe d’accès à l’escalier roulant qui menait au corps proprement dit du vaisseau. Il s’éleva ainsi à une vingtaine de mètres du sol pour pénétrer à l’intérieur de l’immense appareil par le sas des passagers.
Alan se sentait épuisé d’avoir trimbalé le corps de Steve pendant si longtemps. Il installa son fardeau dans un siège faisant face à l’un des écrans panoramiques, puis s’adressa à Ratt’.
— Reste là et surveille-le. Si jamais quelqu’un te demande qui c’est, tu réponds tout simplement la vérité.
— Évidemment.
Alan trouva bien Art Kandin exactement là où il s’y attendait : dans le poste de central de commande, il établissait la liste des affectations pour le décollage du lendemain. Le premier officier du bord, un grand homme efflanqué, mais au visage grassouillet, ne porta qu’une attention distraite à l’intrusion d’Alan qui vint se planter à côté de lui.
— Hum… heu… Art ?
Kandin se tourna vers lui.
— Oh ! Alan ! Où diable étais-tu fourré depuis deux jours ?
— J’étais dans la cité. Est-ce que mon père en a fait tout un foin ?
Le premier officier secoua la tête.
— Il n’arrêtait pas de répéter que tu étais simplement parti faire un tour, histoire de voir les environs, et que tu n’avais pas déserté définitivement. Seulement, il se le répétait, se le répétait sans arrêt, comme s’il avait eu du mal à y croire vraiment et qu’il cherchait à se convaincre à tout prix que tu reviendrais.
— Où est-il en ce moment ?
— Dans sa cabine. Il est de repos pour une heure ou deux. Je suppose que tu voudrais que je lui passe un coup de fil pour qu’il descende, non ?
Alan refusa de la tête.
— Non, non, pas la peine. Dis-lui plutôt de venir me retrouver au pont B.
Lorsqu’il indiqua l’écran panoramique où il avait laissé Steve, Kandin haussa les épaules mais acquiesça.
Alan redescendit jusque-là et retrouva Ratt’ penché sur l’épaule de Steve.
— Personne n’est venu t’embêter ?
— Pas vu un chat depuis que tu es parti, répondit Ratt’.
— Alan ? prononça une voix tranquille.
Le jeune homme se retourna.
— Salut, p’pa.
Le visage sévère et décharné du capitaine était sillonné de nouvelles rides. Ses yeux étaient cerclés d’un halo sombre qui trahissait le manque de sommeil de sa nuit passée. Mais il se saisit de la main d’Alan et l’étreignit chaleureusement, et c’était l’étreinte d’un père, plus d’un capitaine. Puis il jeta un regard sur la forme endormie, derrière Alan.
— Je… je suis allé dans la cité, p’pa… Et j’ai retrouvé Steve.
Une lueur qui ressemblait bien à l’expression d’une peine profonde passa, furtive, dans les yeux du capitaine Donnell, mais bientôt, il se mit à sourire.
— Cela fait une drôle d’impression de vous voir tous les deux comme ça. Alors, finalement, tu as ramené Steve, hein ? Eh bien, il va falloir le réinscrire sur le tableau de service !… Mais pourquoi est-il endormi ? On dirait qu’il est dans les vapes ?
— Il y est complètement. Mais c’est une longue histoire, p’pa.
— Alors, il faudra que tu me la racontes plus tard… après le décollage !
Alan secoua négativement la tête.
— Non, p’pa. Steve t’expliquera tout en se réveillant, ce soir. Il pourra te dire énormément de choses. Mais moi, je retourne dans la ville.
— Quoi ?
Comme cela semblait simple à dire maintenant… Pendant des heures et des heures, cette décision avait hésité à prendre corps, mais il avait suffi du court laps de temps où il avait péniblement traversé le terrain d’atterrissage en direction du Valhalla pour qu’elle cristallise et se fasse clairement jour en lui.
— Je t’ai ramené Steve, papa. Ainsi, il te reste un fils à bord. Quant à moi, je laisse tomber. Je veux que vous me laissiez sur Terre. D’après notre règlement du bord, tu ne peux pas repousser une telle requête.