Lentement le capitaine Donnell s’humecta les lèvres.
— C’est vrai, je ne peux pas refuser. Mais, Alan, pourquoi ?
— Il y a encore quelque chose, sur Terre, que je dois chercher. Quelque chose de très important.
— Du genre ?…
— L’hyperpropulsion de Cavour.
— L’hyp… !
Le capitaine trouva la force d’afficher un sourire sans joie.
— Mais, Alan… ce n’est qu’une légende !…
— Qu’en sais-tu ? Comment pouvez-vous tous l’affirmer ?
— Cavour n’était qu’un vieux gâteux complètement cinglé, et rien au monde ne permettrait de prouver le contraire ! S’il y avait eu le moindre soupçon de réalisme dans sa théorie, on l’aurait retrouvée depuis longtemps. Tout cela remonte à plus de mille ans, et personne n’a seulement effleuré l’éventualité d’une propulsion supraluminique.
— Possible que non, mais possible aussi que oui ! répliqua Alan d’une petite voix. De toute manière, j’estime que ça vaut le coup d’essayer. Je vais chercher les anciens carnets de Cavour, et voir si je peux y découvrir un indice quelconque. Peut-être parviendrai-je à rassembler assez d’éléments sur ses travaux pour enfin arriver à un système de propulsion réalisable. Sinon, eh bien… je ne serai pas le premier à perdre mon temps pour une cause louable ! Allez… À bientôt, papa.
— Alan.
— Non ! Vraiment ! À bientôt, p’pa. Et dis à Steve que je lui souhaite bonne chance… et qu’il serait chouette d’en faire autant pour moi ! (Alan tourna son regard vers Ratt’) Ratt’, je te laisse avec Steve. Peut-être bien que si tu avais été son compagnon plutôt que le mien, il n’aurait jamais eu l’idée d’abandonner le vaisseau.
Ses yeux glissèrent sur son père, sur Steve, puis Ratt’.
Il n’y avait plus grand-chose à dire. De plus, il était conscient qu’en prolongeant cette scène d’adieu, il ne ferait que rendre l’épreuve plus pénible encore, pour le capitaine comme pour lui-même, en alourdissant le fardeau des souvenirs.
— Nous ne serons pas rentrés de Procyon avant une vingtaine d’années, Alan. Tu auras eu trente-sept ans avant cela.
— J’ai comme dans l’idée, répondit Alan en souriant, que nous nous reverrons bien avant cela, p’pa. Du moins, j’espère. Dis bien des choses pour moi à tout l’équipage, hein ? Allez, salut, p’pa…
— Au revoir, Alan.
Le jeune homme fit volte-face et descendit la rampe d’accès aussi vite qu’il le put. Évitant Kelleher et l’équipe de chargement, pour couper à des adieux qui n’auraient pas manqué de s’éterniser, il s’élança au pas de gymnastique sur le terrain d’atterrissage ; il se sentait le cœur étrangement léger à présent. La première partie de sa quête avait pris fin : Steve était revenu à bord du Valhalla. Pourtant, Alan savait que les choses sérieuses ne faisaient que commencer. Il lui fallait maintenant se remettre en chasse et redécouvrir l’hyperpropulsion. Hawkes, sans doute, lui apporterait son aide. Et qui sait ?… Peut-être ses recherches seraient-elles, là aussi, couronnées de succès. Si tel était le cas, il avait en tête quelques projets en découlant… mais ce n’était pas le moment d’y penser.
À la lisière du tarmac, Hawkes l’attendait toujours ; un sourire pensif flottait sur son visage tandis qu’il regardait Alan le rejoindre en courant.
— Je crois bien que vous avez gagné votre pari ! fit Alan lorsqu’il eut repris son souffle.
— Comme – presque – toujours ! Et tu me dois cent crédits… Mais je ne les exigerai pas immédiatement, va…
Leur retour à York s’effectua en silence. Ou bien Hawkes avait suffisamment de tact pour éviter d’interroger Alan sur les raisons de son choix, ou bien – ce que Alan estima plus probable – il s’était livré à quelque supputation perspicace et attendait que le temps lui donne raison. Il était manifeste que Hawkes, bien avant qu’Alan en eût lui-même conscience, savait pertinemment que le jeune homme ne décollerait pas avec le Valhalla.
Cette hyperpropulsion de Cavour, c’était le trésor au pied de l’arc-en-ciel. Alan se mettait en quête de sa lumière. Il allait accepter l’offre que Hawkes lui avait faite, de devenir son protégé et apprendrait à vivre cette vie. Une telle expérience ne pourrait que lui être profitable. Mais il garderait toujours présent au premier plan de ses pensées, ce qui lui tenait lieu de but final et de motivation première : trouver un système de propulsion spatiale capable de catapulter un vaisseau à une vitesse supérieure à celle de la lumière.
Lorsqu’ils eurent regagné l’appartement, dans Hasbrouk, Hawkes, lui offrit un verre.
— À la fameuse équipe que nous allons former ! déclara-t-il.
Alan le vida d’un trait et sentit son estomac s’embraser pendant quelques instants ; il constata avec humeur qu’il ne serait décidément jamais un grand buveur. Il sortit un objet de sa poche et Hawkes fronça interrogativement les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Mon Mémocal. Tous les Spacios en ont un. C’est le seul moyen que nous ayons de ne pas nous y perdre dans notre âge réel, lorsque nous sommes à bord.
Il le tendit à Hawkes qui lut : « Année 17, jour 3. »
— À chaque période de 24 heures (en temps subjectif) qui s’écoule, nous passons au jour suivant. Tous les 365 jours, c’est l’année qui change… Enfin !… Je suppose que dorénavant, je n’en aurai plus besoin.
Le Mémocal fut englouti par le vide-ordures.
— Je suis un Terrien, maintenant. Mes jours ne seront rien de plus que des jours… Il n’y aura plus aucune différence entre mon temps subjectif et mon temps objectif.
Hawkes lui adressa un sourire chaleureux.
— Alors, comme ça, c’est un gadget en plastique qui te dit ton âge ? Bon ! À partir d’aujourd’hui, c’est du passé tout ça. (Du doigt, il désigna un bouton encastré dans le mur.) La commande d’ouverture du panneau derrière lequel se trouve ton lit, est là. Moi, je dormirai dans la chambre du fond, comme hier soir. Ah ! demain matin, la première chose à faire, ce sera de te trouver une garde-robe présentable, afin de ne pas entendre les gens beugler « Spacio » chaque fois que tu te baladeras dans la rue. Ensuite, je voudrais que tu rencontres quelques personnes… Des amis à moi. Et après ça, ce sera le baptême du feu, dans une quelconque série C.
Les premiers jours passés avec Hawkes furent des plus passionnants. Le joueur acheta de nouveaux vêtements pour Alan : fermeture automatique et boutons pressions, étoffe dernier cri dans des matériaux légers et moulants d’un confort incroyable par rapport au tissu rugueux de l’uniforme du Valhalla. Il lui semblait que chaque nouvelle lune qu’il vivait à York atténuait la sensation d’extravagance ressentie à son arrivée ; il s’appliquait à mémoriser les lignes de Métro et d’Aéro jusqu’à savoir se diriger dans la ville sans problème.
Tous les soirs, aux environs de 18 00, ils prenaient leur repas, à la suite de quoi, il était l’heure de travailler. L’immuable emploi du temps de Hawkes reposait sur la fréquentation de trois cercles différents de série A, et cela à raison de deux fois par semaine chacun. Le septième jour, il se considérait toujours en congé. Alan passa la première semaine à suivre Hawkes comme son ombre ; il se plantait derrière lui et observait attentivement sa manière de jouer. Mais dès le début de la deuxième semaine, Alan fut livré à lui-même, et il commença à hanter les maisons de jeu de série C situées près des séries A où Hawkes exerçait son art.