Cependant, lorsqu’il demanda à Hawkes s’il ne devait pas s’inscrire au registre des Autonomes, le joueur répliqua par un « pas encore » sec et définitif.
— Mais pourquoi ? Je suis joueur professionnel depuis la semaine dernière. Pourquoi ne pas prendre le statut ?
— Parce que tu n’en as aucun besoin ! Cela n’a rien d’obligatoire.
— Mais puisque je le veux ! Bon sang, Max, je… si vous voulez, je ressens une espèce de désir d’avoir mon nom inscrit sur quelque chose, quelque part ! Rien que pour me prouver que j’appartiens bien à la Terre, maintenant. Vous comprenez ? Je voudrais vraiment me faire inscrire, Max !
Hawkes le dévisagea d’un air bizarre, et Alan crut presque remarquer une nuance de menace fondue dans le calme de ses yeux bleus. Sur le ton d’un ultimatum, il articula :
— Je n’admettrai pas que tu apposes ton nom sur quelque registre que ce soit, Alan. Statut Autonome ou autre. Pigé ?
— Oui ! Mais…
— Y a pas d’mais ! Compris ?
Alan, avalant sa colère, acquiesça d’un bref hochement de tête. Il avait l’habitude d’obéir aux ordres de ses supérieurs à bord de l’astronef. Hawkes savait probablement mieux que lui ce qu’il faisait. De toute façon, il dépendait totalement de son aîné, pour l’instant ; il n’avait aucune envie de lui déplaire pour une broutille. Hawkes était riche, or, le moment venu, construire une hypernef serait probablement coûteux. Et dans ce domaine, Alan se sentait tranquillement calculateur ; il fut surpris et amusé lorsqu’il réalisa à quel point toutes ses pensées s’étaient cristallisées autour d’une idée quand il avait quitté le Valhalla.
Cette polarisation de son esprit, il commença à en faire bon usage aux tables de jeu. Au cours de ses dix premiers jours de professionnalisme, il perdit sept cents crédits appartenant à Hawkes, malgré un gain de trois cents, un soir.
Mais Hawkes n’en semblait pas inquiet pour autant.
— Ne t’en fais pas, Alan. Tu verras, tu finiras par être à la hauteur. Encore quelques semaines, peut-être même quelques jours, et tu auras compris les combinaisons, tu te seras délié les doigts, tu auras pigé le truc pour réfléchir toujours en avance sur le coup… Tu y arriveras.
— Très heureux que vous soyez si optimiste !
Alan se sentait terriblement abattu. Il avait encore dû lâcher trois cents crédits ce soir-là, et il lui semblait que ses doigts empotés n’apprendraient jamais à voleter assez vite sur le clavier de programmation. Comme Steve, il n’était qu’un perdant-né qui n’aurait jamais le sens du jeu.
— Oh ! et puis après tout, c’est votre argent ?…
— Parfaitement ! Et je suis certain qu’un de ces jours, c’est toi qui m’engraisseras ! Tiens, je te parie cinq contre un qu’avant l’automne, tu seras passé en classe B.
Alan se permit un reniflement dubitatif. Pour devenir série B, il lui faudrait gagner en moyenne deux cents crédits par soirée et dix nuits de suite ; à moins qu’il ne ramasse trois mille crédits en un seul mois. Cela lui semblait vraiment sans espoir.
Mais comme à l’accoutumée, Hawkes gagna son pari. La chance d’Alan ne fit que croître pendant tout le mois de mai et jusqu’aux derniers jours de juin. Au début de juillet, on aurait dit que la chance habitait dans son lit : il n’arrêtait pas de faire l’aller et retour entre sa table et l’estrade du croupier. Les patrons de casinos de classe C commencèrent à grogner sérieusement. Une nuit, il rentra à l’appartement avec six cents crédits qu’il venait de gagner. Hawkes ouvrit alors un tiroir et en sortit un mince et luisant pistolet à neutrinos.
— À partir de maintenant, tu ferais mieux de toujours porter ça sur toi.
— Pour quoi faire ?
— Tu commences à être repéré, tu sais. J’entends les bavardages des gens. Tout le monde sait que tu trimballes de l’argent liquide chaque soir.
Alan se saisit de l’arme grise et froide ; de ce canon pouvait jaillir un faisceau mortel de neutrinos suractivés, indécelables puisque n’ayant aucune masse, et fatals à tous coups.
— Si je suis attaqué, il faut que je me serve de ça ?
— Oh ! la première fois seulement. Si tu te débrouilles bien, tu n’auras plus jamais besoin de t’en servir. Il n’y aura pas de seconde fois !…
Finalement, il s’avéra qu’Alan n’eut jamais à l’utiliser, mais chaque fois qu’il quittait l’appartement, il l’avait sur lui, toujours à portée de main… Son habileté au jeu redoublait ; il s’aperçut vite que cela ressemblait énormément à l’astronavigation, et avec de plus en plus de confiance en lui, le jeune homme apprit à construire son jeu avec trois, parfois quatre chiffres d’avance.
Par une chaude nuit de la mi-juillet, le propriétaire d’une des maisons de jeu qu’Alan fréquentait régulièrement l’arrêta à l’entrée.
— Vous vous appelez bien Donnell, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ? Quelque chose qui cloche ?
— Oh ! Pas grand-chose, mis à part le fait que j’ai fait la somme de vos gains au cours des deux dernières semaines. En tout, ils s’élèvent à presque trois mille crédits… Ce qui fait que dorénavant, je préfère que vous ne veniez plus jouer ici. Ne voyez là aucune attaque personnelle, mon garçon. Et la prochaine fois que vous irez jouer quelque part, pensez à avoir ceci sur vous.
Alan s’empara de la petite carte que lui tendait l’homme. C’était un rectangle de plastique gris sur lequel on pouvait lire, imprimé en jaune : « SÉRIE B ».
C’était la promotion tant attendue.
CHAPITRE XIII
Jouer dans les cercles de classe B était déjà beaucoup moins aisé. La compétition y était nettement plus âpre : car, si quelques joueurs étaient, comme Alan, des nouveaux venus de talent qui commençaient à se distinguer de la masse, certains autres redescendaient juste de la série A et se débrouillaient assez bien pour se cramponner en classe B. Chaque jour voyait disparaître un ou deux visages familiers ; les uns après les autres, ils finissaient par ne plus remplir les critères financiers leur permettant de rester dans la classe intermédiaire.
Alan gagnait à peu près régulièrement et Hawkes, bien entendu, se taillait la part du lion parmi les séries A. Le jeune homme donnait tous ses gains à son aîné qui lui laissait pourtant tout l’argent dont Alan avait besoin, sans jamais poser de questions.
L’été tirait à sa fin – on était dans les derniers jours d’août – dans une chaleur lourde et moite, en dépit de tous les efforts déployés par les bureaux locaux du D.A.C.T. (Département pour l’Aménagement Climatique du Territoire). Chaque nuit, aux environs de 01 00, on provoquait des ondées rafraîchissantes en mitraillant les nuages de cristaux chimiques spéciaux, afin de laver la ville de la saleté accumulée pendant la journée. D’ordinaire, c’était l’heure où Alan rentrait à l’appartement, et il prenait grand plaisir à se laisser copieusement doucher, immobile au milieu d’une rue, sous la pluie battante. L’eau tombant du ciel avait pour lui tous les charmes de la nouveauté ; la plus grande partie de sa vie s’était écoulée à bord d’un astronef, et il n’avait pratiquement aucune expérience des variations météorologiques. Il rongeait d’ailleurs son frein dans l’attente de l’hiver, et de la neige.
Le Valhalla n’occupait plus que peu de place dans ses pensées, et il s’employait énergiquement à maintenir cet état de choses. Il savait très bien qu’à partir du moment où il commencerait à regretter son choix, il ne pourrait plus s’arrêter. Mais la vie sur Terre exerçait sur lui une fascination sans cesse renouvelée ; de plus, il espérait avec optimisme que dans un proche avenir se présenterait une occasion de se mettre en chasse pour trouver l’hyperpropulsion de Cavour.