Hawkes lui enseignait beaucoup de choses : comment se battre, tricher aux cartes ou lancer le couteau, par exemple. Aucune de ces matières n’entrait réellement dans l’éventail éducatif d’un jeune homme vertueux, mais sur Terre, la vertu était une qualité plutôt négative. Il fallait être rapide, ou se résigner à mourir. Et Alan était conscient que jusqu’à ce qu’il ait la possibilité de s’attaquer à l’hyperpropulsion, il avait tout intérêt à apprendre à survivre sur ce monde. Or, Hawkes était un excellent professeur en ce qui concernait les techniques de survie, et Alan un étudiant attentif et doué.
C’est par une étouffante nuit de septembre qu’il eut pour la première fois l’occasion de passer de la théorie à la pratique. Il avait passé la nuit au Lido, somptueux cercle d’un faubourg appelé Ridgewood ; il en était sorti avec sept cents crédits en poche, ce qui représentait sa seconde plus fructueuse nuit de travail, et la vie était belle. Hawkes, ce soir-là, jouait dans un casino situé tout à l’autre bout de la ville, aussi n’avaient-ils pas convenu d’un rendez-vous à la fin de leur labeur nocturne, mais de simplement rentrer chacun de leur côté. D’habitude, ils passaient une heure ou deux à bavarder avant de regagner leurs pénates : Alan passait en revue les parties de la soirée, et Hawkes les commentait en lui faisant comprendre ses faiblesses techniques et les erreurs commises.
Alan atteignit Hasbrouk aux environs de 00 30. C’était une nuit sans lune et l’éclairage public de l’endroit était plus déficient que dans les quartiers mieux fréquentés de York. Les rues étaient même assez sombres ; l’humidité de l’air faisait abondamment transpirer le jeune homme, mais, déjà, on distinguait le faible ronron des hélicoptères chargés de l’ensemencement chimique des nuages. La traditionnelle averse nocturne ne tarderait plus ; il décida de l’attendre, dans la rue.
Les premières gouttes s’écrasèrent au sol à 00 45. Alan sourit gaiement à la pluie qui lavait la transpiration lui collant à la peau. Tandis que les autres piétons s’égaillaient en toute hâte à la recherche d’un abri, il buvait littéralement l’ondée.
L’obscurité était maîtresse de la rue. Des pas pressés retentirent soudain, et quelques secondes plus tard, Alan sentit un objet pointu lui entrer au creux des reins et une poigne solide lui agripper l’épaule.
— File-moi ton fric et tu t’en tireras sans bobo, fit une voix calme.
Alan ne resta pétrifié que quelques secondes. Puis les mois d’entraînement avec Hawkes portèrent leurs fruits. Il fit bouger les muscles de son dos pour voir si l’arme avait percé son vêtement. Bon ! puisque ce n’était pas le cas…
Avec une extrême rapidité, il s’écarta en virevoltant, fit un entrechat vers la gauche et abattit comme une hache le tranchant de sa main sur la main armée de son adversaire. Il fut payé par un grognement de douleur. Il recula de deux pas, mais comme son adversaire marchait sur lui, il lui envoya violemment son poing dans l’estomac et de nouveau, bondit légèrement de côté. Son pistolet à neutrinos sembla bondir dans sa main.
— Ne bouge plus un poil ou je te brûle, prononça-t-il tranquillement.
Son assaillant, enveloppé d’ombre, ne fit plus un geste. D’un coup de pied, et sans baisser le canon de son arme, Alan prit la précaution d’envoyer balader le couteau hors de portée.
— Bon, fit-il. Maintenant viens donc te mettre à la lumière que je puisse te voir. Je tiens à ne pas t’oublier de sitôt.
Sa surprise fut totale lorsqu’il sentit des bras puissants se glisser autour du sien et l’immobiliser. Une brutale torsion obligea ses doigts engourdis à lâcher le pistolet à neutrinos qui tomba sur le sol. Les deux bras se nouèrent dans son dos dans un imparable double nelson.
Alan eut beau se tortiller, rien n’y fit. L’invisible complice le tenait solidement. L’autre type vint à lui et le fouilla avec des gestes de professionnel. Le jeune homme était plus furieux encore qu’inquiet ; néanmoins, il aurait bien voulu que Hawkes ou même quelqu’un d’autre passe par là, avant que les choses ne se gâtent vraiment.
Tout à coup, Alan sentit se relâcher l’étau lui enserrant la nuque. Le deuxième assaillant relâchait la prise. Il hésitait, se demandant s’il devait faire volte-face et attaquer, lorsqu’une voix familière retentit à ses oreilles :
— Règle numéro un : ne jamais garder le dos exposé plus d’une demi-seconde dans une agression. Sinon, voilà ce qui t’arrive.
Durant un bon moment, Alan fut tellement abasourdi qu’il en resta incapable de parler. Finalement, il parvint à murmurer :
— Max ?
— Oui, Max ! Évidemment ! Et heureusement pour toi ! John, amène-toi un peu à la lumière qu’il puisse te voir. Alan, je te présente John Byng, Autonome de série B.
Le premier assaillant s’avança pour se placer en pleine lumière. Il était plus petit qu’Alan, avec un visage presque décharné, et portait une barbe clairsemée d’un brun tirant sur le roux. On aurait dit un cadavre. Le blanc de ses yeux avait une étrange coloration jaunâtre.
Alan le reconnut : c’était un série B qu’il avait remarqué dans plusieurs cercles différents. On n’oubliait pas facilement un visage pareil.
Byng lui tendit l’épaisse liasse de billets qu’il lui avait dérobée. Alan les rempocha et s’adressa à Hawkes :
— Vraiment désopilante votre blague, Max. Mais imaginez un instant que j’aie descendu votre ami ou bien qu’il m’ait planté ?
Le joueur partit d’un petit rire.
— Bah ! Les risques du métier… Mais je te connais assez bien pour savoir que tu n’abattrais jamais un homme désarmé, et John n’avait pas la moindre intention de te poignarder. Et puis j’étais là.
— Et qu’est censée prouver cette petite démonstration ?
— Ça fait partie de ton éducation, mon gars. J’espérais qu’une des bandes du coin tenterait de te braquer, mais comme elles n’ont pas daigné me rendre ce service, il a fallu que je le fasse moi-même, avec la complicité de John, bien sûr. La prochaine fois rappelle-toi qu’il peut toujours y avoir un second agresseur dissimulé dans l’ombre, et que ce n’est pas parce que tu en as éliminé un que tu es hors de danger.
— Bonne expérience, répondit Alan en souriant. Et j’imagine que c’est le meilleur procédé mnémotechnique !
Tous trois montèrent à l’appartement. Presque immédiatement, Byng s’excusa, puis disparut dans une autre pièce. En chuchotant, Hawkes expliqua :
— Le truc de Johnny, c’est la « poussière de rêve » ; il est accroché à la narcoséphrine. Il en est encore au premier stade ; ça se voit au jaunissement de ses yeux. Dans quelques temps, il sera complètement déglingué, mais il se fout également de « dans quelques temps ».
Lorsque le petit homme maigrichon revint, Alan l’observa attentivement. Byng était tout sourire – un étrange sourire, celui d’un type totalement coupé de la réalité – et tenait au creux de sa main droite une petite capsule en plastique.
— Ça c’est une autre facette de ton éducation, fit-il. Puis, regardant Hawkes, il demanda :
— Je peux y aller ?
Comme Hawkes approuvait de la tête, Byng poursuivit :
— Jette un coup d’œil là-dessus, mon gars. C’est de la « poussière de rêve »…, de la narcoséphrine, quoi… Moi, c’est avec ça que je prends mon fade.
D’un geste négligent, il lança la capsule vers Alan qui l’attrapa au vol et la tint à bout de bras comme s’il s’était agi d’une vipère vivante. Elle contenait de la poudre jaune.
— Tu dévisses et tu en prises un peu, dit Hawkes. Mais n’y mets jamais le bout de ton nez si tu n’as pas une profonde aversion pour toi-même. Johnny peut en témoigner.