— Et quels en sont les effets ? demanda Alan avec un froncement de sourcils.
— C’est un excitant du système nerveux ; toutes tes perceptions et tes sensations se trouvent multipliées par mille. On l’extrait d’une plante sauvage qui ne pousse que dans les endroits les plus arides. À l’origine, on l’importait d’Epsilon Eridani IV, mais à l’heure actuelle, la plus grande plantation est située au Sahara. Bien entendu, cela provoque une accoutumance, et c’est très cher.
— Et l’accoutumance vient au bout de combien de prises ?
La bouche en coup de rasoir de Byng se tordit en une grimace sardonique.
— Un seul sniff, et la came t’enlève tous tes problèmes : tu fais trois mètres de haut et le monde entier n’est plus qu’un joujou entre tes mains quand tu planes avec ça. Tu vois tout en six couleurs. (Sa voix se fit amère.) Rien qu’un sniff ! Et au bout d’un an, la défonce disparaît. Seulement tu ne peux absolument plus vivre sans. Le manque te tient à jamais. À partir de là, il te faut un bon sniff par soir. Le sniff c’est cent crédits. Et il n’existe aucune cure de désintox.
Alan frissonna des pieds à la tête. Il avait déjà vu des types accrochés à la « poussière » au dernier stade de l’intoxication. Ce n’étaient plus que des vieillards paralytiques et desséchés de quarante ans, incapables de se nourrir, de se déplacer, à deux doigts de la mort. Et tout ça pour une seule maigre année de jouissance…
— Autrefois, Johnny était Spacio, fit soudain Hawkes. C’est la raison pour laquelle je l’ai choisi pour notre petite expérience de tout à l’heure. J’ai estimé qu’il était temps que vous vous rencontriez.
Les yeux d’Alan s’arrondirent comme des soucoupes.
— Quelle unité ?
— L’Impératrice Galactique. Mais une certaine nuit, un dealer de « poussière » est venu faire un tour dans l’Enclave, et il m’a offert un sniff. Vraiment très généreux de sa part !
— Et vous… vous vous êtes… accroché ?
— En cinq minutes. Alors quand mon astronef est reparti, je n’étais pas à bord ! Cela se passait il y a onze ans TT. Non mais, imagine un peu : cent crédits par nuit pendant onze ans !
Alan se sentait glacé jusqu’au plus profond de ses tripes. Il réalisa que cette histoire de sniff gratuit aurait très bien pu lui arriver. Les maigres épaules de Byng étaient agitées de tremblements : le dernier stade de l’intoxication était déjà atteint.
Byng ne fut que le premier parmi les nombreux amis de Hawkes qu’Alan rencontra durant les deux semaines qui suivirent. Le joueur était l’âme d’un important groupe d’Autonomes, dont tous ne se connaissaient pas entre eux, mais qui gravitaient tous autour de lui. Alan ne tarda pas à éprouver une certaine fierté d’être le protégé d’un homme aussi important et renommé que Max Hawkes ; jusqu’à ce qu’il découvre quelle sorte de gens étaient ses amis.
Il y avait tout d’abord Lorne Hollis, l’usurier, un de ceux à qui Steve avait emprunté de l’argent. Hollis était bien en chair, presque gras même, avec un regard savamment inexpressif que vous lançaient deux yeux d’un gris laiteux, et un sourire absolument glacial. Après qu’Alan lui eut dit bonjour, il ressentit une envie impérieuse d’aller se laver les mains. Hollis leur rendait souvent visite.
Mike Kovak, du Syndicat Bryson, était un autre visiteur assidu. Toujours vêtu de complets du dernier cri, il avait tout de l’homme d’affaires type, intelligent, à la parole facile ; sa spécialité, c’était les faux en tous genres. Il y avait aussi Al Webber, un homme aimable, ne prononçant jamais un mot plus haut que l’autre, propriétaire d’une flotte de mini-cargos à propulsion ionique qui faisaient la navette entre la Terre et Mars, et à l’occasion exportaient de cette « poussière de rêve » vers les colonies de Pluton, où la plante refusait de pousser.
Sept ou huit autres personnes venaient sporadiquement chez Hawkes. Alan fut présenté à chacun ; sa participation aux conversations s’arrêtait généralement là, celles-ci consistant la plupart du temps en échanges de souvenirs et de commérages sur des gens qu’ils ne connaissaient pas.
Mais au fil des jours, une chose se faisait clairement jour : si Hawkes n’était pas lui-même un criminel, la plupart de ses amis vivaient en marge de la loi. Hawkes avait fait en sorte que, pendant les premiers mois de l’éducation terrienne d’Alan, ils se tiennent à l’écart de l’appartement. Mais à présent que l’ancien Spacio était devenu un joueur accompli qui savait se défendre plus qu’honorablement en cas de bagarre, tous les vieux amis de Hawkes reprenaient l’habitude de venir le voir.
Alan découvrait chaque jour un peu plus combien la vie des Spacios était innocente et même infantile. La Valhalla était un petit univers douillet de 176 âmes, toutes réunies entre elles par des liens si puissants et si nombreux que les conflits n’y apparaissaient que très rarement. Par contre, ici sur Terre, la vie était brutale et implacable.
Il estimait avoir de la chance. Il était venu se fourrer dans les pattes de Hawkes au tout début de sa quête. Avec un peu moins de pot, il aurait très bien pu se retrouver à mener la même vie que Steve… ou que John Byng. Ce genre de pensée le rendait particulièrement joyeux.
D’ordinaire, lorsque Hawkes recevait ses amis, tard dans la soirée, Alan préférait rester un petit moment assis parmi eux à les écouter parler, puis s’excusait et allait se coucher. Une fois qu’il était au lit, il entendait de longs échanges de chuchotements. Un jour qu’il s’était réveillé tôt le matin, il s’était rendu compte que les conciliabules se poursuivaient encore. Il eut beau tendre l’oreille, il ne parvint pas à en distinguer le moindre mot.
Au début d’octobre, il arriva qu’une nuit, en revenant au casino, il ne trouve personne dans l’appartement ; il se mit immédiatement au lit et s’endormit. Un peu plus tard, il entendit Hawkes et ses amis rentrer, mais il se sentait trop fourbu pour se lever et les accueillir. Il se tourna de l’autre côté et replongea dans le sommeil.
Mais plus avant dans la nuit, il sentit un contact et ouvrit les yeux, pour voir Max penché au-dessus de lui.
— C’est moi, Max. Es-tu réveillé ?
— Non…, marmonna-t-il vaguement.
Hawkes, insistant, le secoua plusieurs fois vigoureusement.
— Allez ! Lève-toi et enfile quelque chose. Il y a ici quelques personnes qui veulent te parler.
Ne comprenant qu’à demi, Alan s’extirpa de son lit à contrecœur, s’habilla et s’aspergea le visage d’eau froide. Puis il suivit Hawkes dans la pièce.
Il y avait foule dans la salle de séjour. Sept ou huit hommes se trouvaient là, ceux qui composaient ce qu’Alan considérait comme la bande des plus proches copains de Hawkes : Johnny Byng, Mike Kovak, Al Webber, Lorne Hollis et quelques autres. Alan leur adressa un signe de tête pas très réveillé, puis s’assit en se demandant bien pourquoi Hawkes l’avait tiré du lit.
Celui-ci le fixa d’un regard pénétrant et prit la parole :
— Alan, tu connais tout le monde ici, non ?
Alan acquiesça d’un hochement de tête. Il en voulait encore à Hawkes de l’avoir tiré d’un si profond sommeil.
— Tu as devant toi 20 % de ce que nous sommes venus à appeler le Syndicat Hawkes. Ces huit messieurs et moi-même avons formé cette organisation récemment dans un but bien précis. Nous y reviendrons dans quelques minutes. Si je t’ai fait lever pour venir ici, c’est pour te dire qu’il reste une place dans notre syndicat, et que tu as les qualifications requises pour la prendre.
— Moi ?