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Il essaya bien de se raisonner, en se disant que ce monde était une jungle où la moralité n’avait aucune valeur, et que le million de crédits qu’il allait empocher lui serait bien utile dans sa quête de l’hyperpropulsion ; mais c’étaient là de bien maigres arguments qui ne faisaient vraiment pas le poids. Il n’existait aucune possibilité de justifier ce qu’il allait faire. Aucune, par quelque bout qu’on aborde le problème.

Mais Hawkes l’avait acculé dans une impasse. Absolument impossible de s’en sortir. Il était tombé au beau milieu d’un ramassis de malfrats, et qu’il le veuille ou non, il allait être forcé de rejoindre la corporation !…

— Très bien ! fit-il avec amertume. Je le conduirai votre fourgon. Mais après ça, terminé ; je prends ma part et je file. Je ne veux plus jamais vous revoir.

Hawkes sembla peiné, mais il se maîtrisa très vite.

— Comme tu voudras, Alan. Mais je suis content de t’avoir avec nous. Sinon, cela aurait été vraiment dur pour nous deux. Bon ! Si nous allions dormir, maintenant ?

Alan passa le reste de la nuit à essayer de trouver le sommeil. Il ruminait sans cesse les mêmes réflexions qui tempêtaient dans sa tête ; au bout d’un moment, son vœu le plus cher était de pouvoir se déboulonner la calotte crânienne pour que tout ce qui ressemble à une pensée s’en échappe.

Il savait dorénavant que Hawkes l’avait « adopté » essentiellement parce qu’il répondait à certaines conditions indispensables à la réalisation d’un plan mûri de longue date ; et non, comme il l’avait cru, en raison d’une affection particulière. Cette prise de conscience l’avait bouleversé et mis hors de lui à la fois. Jusque dans ses moindres détails, l’entraînement que le joueur lui avait donné ne devait pas seulement lui servir à l’endurcir, mais surtout à le préparer à tenir correctement la place qu’on lui avait assignée dans le projet de hold-up.

Le fait même de ce vol le désespérait. Qu’on le force à y participer n’en faisait pas moins de lui un criminel ; cela allait à l’encontre de tout le système de valeurs sur lequel il avait fondé sa vie depuis bien des années. Il ne serait pas moins coupable que Hawkes ou Webber ; et aucune échappatoire envisageable.

Finalement, il décida que c’était idiot de se faire autant de mouron. Lorsque tout serait consommé, il serait à la tête de suffisamment d’argent pour commencer réellement la quête qui lui tenait à cœur : découvrir un système viable d’hyperpropulsion. Il laisserait complètement tomber Hawkes ; peut-être irait-il s’installer dans une autre ville… L’acte criminel qu’il devait perpétrer se trouverait, dans une certaine mesure, compensé, si ses recherches étaient couronnées de succès. « Mais, songeait-il, dans une certaine mesure seulement ! »

La semaine traîna en longueur, et Alan n’eut que peu de réussite dans son travail nocturne. Son esprit vagabondait à cent parsecs de l’écran scintillant ; permutations et combinaisons s’obstinaient à le fuir. Pourtant, ses pertes, si elles furent régulières, restèrent modérées.

Les dix membres du syndicat se rencontraient toutes les nuits dans l’appartement de Hawkes, pour planifier scrupuleusement chaque phase de l’opération ; ils ressassèrent à n’en plus finir les actions les plus insignifiantes jusqu’à ce que chacun puisse réciter son rôle spécifique comme un robot infaillible. Celui d’Alan était en même temps le plus simple et le plus difficile : il ne devait pas bouger tant que les autres n’auraient pas fini, mais à partir de cet instant-là, il lui faudrait se précipiter dans le fourgon blindé, puis semer tout éventuel poursuivant. Il conduirait le camion à une distance confortable de la cité pour retrouver Byng et Hollis qui embarqueraient le fric. Après quoi, il abandonnerait l’engin n’importe où, et rentrerait en ville par les transports en commun.

Le jour fatidique se leva dans un petit froid sec d’automne ; l’air semblait transparent comme du cristal. Alan ressentait une sorte de nervosité provoquée par l’attente, mais il était somme toute plus détendu que ce à quoi il s’attendait ; d’un calme presque fataliste. Ce soir-là, il serait devenu un criminel activement recherché. Il se demandait encore si, même pour un million de crédits, le jeu en valait la chandelle. Ne valait-il pas mieux défier Hawkes et tenter d’une manière ou d’une autre, de prendre la poudre d’escampette ?

Mais on aurait dit que Hawkes, toujours aussi perspicace dans ses jugements sur l’esprit humain, avait deviné ce qui s’agitait dans la tête d’Alan. Il gardait toujours un œil sur lui, ne le laissait jamais seul. Le joueur ne voulait prendre aucun risque : il forcerait Alan à tenir son rôle comme prévu.

D’après les informations de source sûre qu’Hollis avait récoltées, le transfert de fonds devait se dérouler à 12 40. Peu après midi, Hawkes et Alan quittèrent l’appartement pour aller prendre le Métro à destination du centre ville, où la Banque Mondiale de Réserve se trouvait.

Ils y arrivèrent à 12 30. Le camion blindé luisant, forteresse apparemment imprenable, attendait, sagement rangé et entouré de quatre robflics en alerte, un à chaque roue. Trois policiers se tenaient là également, mais c’était surtout à titre dissuasif ; en cas de coup dur, les robflics étaient censés faire le plus gros du travail.

La banque était sans aucun doute un édifice impressionnant : il avait plus de cent étages, s’amincissant par piliers jusqu’à sa pointe effilée qui se perdait dans l’aveuglante clarté du ciel de midi. Alan avait appris que c’était le centre névralgique de tout le commerce mondial.

Les gardes armés s’affairaient à transborder des sacs d’argent de la banque à l’intérieur du fourgon. Alan sentit son cœur s’accélérer. Les rues regorgeaient d’employés de bureau qui sortaient déjeuner. Ne serait-ce pas un obstacle à sa fuite ?

Tout était synchronisé à la fraction de seconde près. Tandis que Hawkes et Alan se dirigeaient vers la banque en flânant comme de simples promeneurs, le jeune homme aperçut Kovak qui traversait tranquillement la rue en lisant un télex. C’était le seul visible.

Alan savait que Webber, à cet instant précis, était dans un bureau dont les fenêtres donnaient sur l’entrée de la banque, les yeux braqués sur ce qui se passait en dessous de lui. À 12 40 précises, Webber enfoncerait l’interrupteur qui paralyserait les quatre robflics.

À la seconde même où ils se figeraient, les autres malfaiteurs entreraient en action. Jensen, Mac Guire, Freeman et Smith, tous masqués, bondiraient sur les trois policiers humains et les cloueraient au sol. Byng et Hawkes, qui auraient pénétré dans la banque un peu auparavant, improviseraient une pseudo-bagarre entre eux juste dans l’entrée principale pour faire diversion et gêner les gardiens qui tenteraient de se ruer à l’extérieur en renfort.

Hollis et Kovak seraient planqués à l’entrée de la banque également, mais à l’extérieur. Dès que les quatre complices auraient immobilisé les trois policiers, ils se précipiteraient vers le conducteur du fourgon qu’ils jetteraient à bas de la cabine. C’est alors qu’Alan y entrerait, par l’autre portière, et s’enfuirait au volant, tandis que les neuf autres s’égailleraient au sein de la foule dans autant de directions différentes. Byng et Hollis, s’ils parvenaient à s’enfuir, fonceraient jusqu’au lieu du rendez-vous avec Alan où ils récupéreraient l’argent.

Si tout se passait comme prévu, l’opération ne prendrait pas plus de trente secondes, de l’instant où Webber aurait actionné le commutateur jusqu’à celui où Alan démarrerait avec le fourgon. Si tout se passait comme prévu…