Alan se dit avec un certain soulagement que cela blanchissait Gainer.
— Mais comment avez-vous appris tout ça ?
— C’est Bryson lui-même qui me l’a dit.
— Quoi !
— Je crois qu’il ne savait pas exactement qui marchait derrière Max. En tout cas, sûrement pas que moi je faisais partie de la bande. On était en train de prendre des paris l’un contre l’autre, ce vieux Bryson et moi, lorsqu’il a laissé échapper quelque chose sur le fait qu’il avait balancé Max aux flics. Après quoi, il m’a raconté toute l’histoire.
— Et Kovak ?
— Crevé ! cracha simplement Hollis. Bryson a dû se dire que si Kovak était capable de vendre Max, il serait capable de le faire pour n’importe qui, alors il s’en est occupé. On l’a retrouvé hier. Arrêt cardiaque, dit le rapport du légiste. Or Bryson possède quelques drogues… Au fait, mon gars, saurais-tu par hasard, ce qu’il va advenir de tout le fric de Max ?
Alan eut une légère hésitation.
— Pas de nouvelles ! Je suppose que le gouvernement va tout se mettre dans la poche !
— Ce serait trop bête ! fit Hollis, pensif. Max était plein aux as. J’aimerais bien mettre la main sur ce paquet de fric, tu vois… Et je parierais que Bryson aussi !
Alan ne répondit rien. À la fin du repas, il paya, et tous deux sortirent. Hollis partit vers le nord et Alan à l’opposé. Dans trois jours, le testament de Hawkes passerait au Tribunal. Alan se demandait si Bryson, qui semblait bien être le plus gros bonnet du crime de cette ville, tenterait de faire main basse sur une partie du legs de Max.
Et en effet, un homme du Syndicat Bryson – un escroc à l’air finaud comme pas deux – se présenta à l’audience. Il s’appelait Berwin. Il affirma que quelques années auparavant, Hawkes avait travaillé pour Bryson et que l’argent devait revenir à son patron en vertu d’une loi de derrière les fagots établie au siècle dernier concernant les biens des joueurs professionnels abattus au cours d’actions criminelles.
L’ordijuge qui présidait l’audience examina sa requête quelques secondes. Puis ses circuits se mirent à cliqueter et le panneau lumineux placé à gauche du devant de l’appareil s’éclaira. On pouvait lire, en rouge vif : « REQUÊTE REJETÉE. »
Berwin argumenta encore trois minutes, et pour finir, demanda à ce que l’ordijuge se décharge lui-même de l’affaire pour la transmettre à un juge humain.
Cette fois, le verdict de l’ordinateur fut presque immédiat : « REQUÊTE REJETÉE. »
Berwin lança un regard furibond du côté d’Alan et dégagea le terrain.
Alan avait engagé un avocat que Hawkes lui avait autrefois recommandé : maître Jesperson. Bref et précis, celui-ci fit valoir les droits d’Alan à la succession, lut le testament de Hawkes et revint à sa place.
L’ordijuge examina le plaidoyer de Jesperson quelques instants, relisant le dossier que l’avocat avait enregistré, et qu’il avait introduit dans la machine un peu plus tôt. Les minutes s’égrenaient lentement. Puis ce fut le panneau vert qui s’alluma, portant l’inscription : « REQUÊTE ACCEPTÉE. »
Alan eut un grand sourire. Bryson avait perdu ; l’argent de Max était maintenant le sien. De l’argent qu’il allait enfin pouvoir employer à rechercher l’hyperpropulsion.
— Alors, jeune homme ? interrogea Jesperson. Comment se sent-on lorsqu’on devient millionnaire ?
CHAPITRE XVI
Sur le moment, il était bien trop ému, bien trop exalté pour répondre. Mais il apprit, au fil des douze mois suivants, que la vie d’un millionnaire n’était pas vraiment déplaisante.
Elle s’accompagnait, bien entendu, de quelques désagréments. Le plus immédiat fut d’avoir à signer des centaines et des centaines de papiers pour régulariser la situation de légataire universel. Il y eut en outre les multiples visites aux percepteurs ; ceux-ci, dans le cadre de l’impôt sur les successions prélevèrent une somme que Alan considéra comme un véritable coup d’assommoir.
Pourtant, malgré les impôts, les honoraires de justice et autres dépenses du même acabit, le jeune homme se retrouva à la tête d’un peu plus de neuf cent mille crédits, qui, judicieusement placés fructifiaient de jour en jour. Le tribunal lui assigna un tuteur légal – Jesperson, l’avocat – chargé de gérer ses biens jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge réel de 21 ans. Cette décision pouvait sembler surprenante, Alan étant indéniablement né 300 ans auparavant, en 3576, mais l’ordijuge présidant cette audience-là fit référence à un jugement faisant jurisprudence, et prononcé 700 ans plus tôt : en ce qui concernait les responsabilités légales d’un Spacio, il fallait tenir compte de son âge biologique et non de sa date de naissance.
Cette tutelle ne posa d’ailleurs aucun problème pour Alan. En effet, lorsqu’il rencontra Jesperson afin de bâtir certains projets, celui-ci lui dit :
— Vous êtes libre de faire tout ce que vous voudrez de votre fortune, Alan. Mais il est bien entendu que je conserve un droit de veto sur toutes vos dépenses jusqu’au jour de votre vingt et unième anniversaire.
Cela semblait correct. Alan avait une bonne raison de faire confiance à l’homme de loi : Hawkes le lui avait recommandé !
— Entièrement d’accord, répondit-il. Et pourquoi ne pas commencer à voir tout cela aujourd’hui ? Un de mes plus chers serait de partir pendant un an pour faire un tour du monde. Et puisque vous êtes mon tuteur légal, j’aimerais vous charger d’administrer tous mes biens. À vous de trouver les bons investissements à ma place. Ça va ?
Jesperson partit d’un petit rire :
— Ne vous en faites pas ! Quand vous reviendrez, j’aurai doublé votre fortune. Il n’y a rien qui attire l’argent autant que l’argent lui-même.
Alan entama son périple pendant la première semaine de décembre. Durant trois semaines, il s’était exclusivement occupé de préparer son itinéraire. Il voulait aller partout.
Il fallait voir Londres, où James Hudson Cavour avait vécu ; c’était là qu’il avait mené ses recherches sur l’hyperpropulsion. Il désirait également visiter l’institut Lexman du Voyage Sidéral, à Zurich, où l’on avait réuni une bibliothèque exhaustive sur tout ce qui touchait à l’espace ; qui sait, peut-être aurait-il la chance de retrouver quelque carnet oublié de Cavour, enfoui au tréfonds des archives, quelque détail apparemment insignifiant qui pourrait le mettre sur la voie… Il finirait par cette région de Sibérie qui avait servi de base expérimentale à Cavour, et d’où le savant avait envoyé son dernier message avant sa disparition inexpliquée.
Mais ce ne serait pas exclusivement un voyage de travail. Alan avait vécu pendant presque six mois au sein de la misère sordide de Hasbrouk, et, du fait de son statut d’Autonome, on ne lui accorderait jamais la possibilité d’aller habiter dans un quartier plus souriant, malgré sa richesse. Aussi brûlait-il de voir le reste du monde. Il voulait voyager pour le plaisir de voyager.
Avant de partir, il rendit visite à un bouquiniste de York spécialisé dans les livres rares, et pour la somme exorbitante de cinquante crédits, put se rendre acquéreur d’un exemplaire de la cinquième édition de Recherches sur les possibilités de voyager plus vite que la lumière au sein du vide sidéral, par James H. Cavour. Celui qu’il possédait déjà était demeuré à bord du Valhalla, au même titre que les quelques objets personnels qu’il avait réussi à rassembler au cours de sa vie de Spacio.
Le bouquiniste avait froncé les sourcils lorsque Alan lui avait demandé cette étude sous le titre qu’il connaissait.
« La Théorie de Cavour ? avait-il répété. Ah ! je ne pense pas que j’… Oh ! attendez ! »