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Il avait disparu environ cinq minutes, puis était revenu avec entre les mains un volume d’aspect incroyablement fragile et ancien. Alan s’en était saisi pour examiner la première page. Et là, il avait retrouvé ces mots qu’il avait si souvent lus par le passé : « Notre système actuel pour voyager dans l’espace est d’une inefficacité si grossière que, dans l’absolu, c’est exactement comme s’il n’existait pas. »

« Oui, c’est bien le livre que je cherche. Je le prends. »

La première escale de sa petite balade autour du monde fut Londres, où Cavour était né, et où il avait fait ses études, plus de treize siècles auparavant. La stratonavette mit un peu moins de deux heures pour franchir l’océan ; encore une demi-heure d’Aéro et Alan découvrait le cœur de Londres.

D’après les quelques rares récits autobiographiques de Cavour, il s’était imaginé cette ancienne capitale comme une vieille ville vétuste mais pittoresque, à l’atmosphère saturée de relents du Moyen-Âge. Il n’aurait pas pu se fourvoyer davantage. De hautes tours en béton et plastique luisant l’accueillirent ; les Aéros striaient le ciel au-dessus des immeubles, reliés par tout un réseau complexe de ponts, de passerelles surpeuplés.

Il se mit à la recherche de l’ancienne demeure de Cavour, dans Bayswater, rêvant vaguement d’y dénicher quelque important document caché derrière une boiserie. Mais quand il demanda son chemin à un agent de police du coin, celui-ci, secouant négativement la tête, répondit :

— Désolé, jeune homme, mais je n’ai jamais entendu parler d’une rue de ce nom-là ! Vous devriez interroger cet inforob’, là-bas.

L’inforob’ était une machine massive recouverte de plastique vert, abritée par un kiosque qu’on avait planté au beau milieu d’une large rue pavée. Alan s’en approcha et donna au robot l’adresse, vieille de treize cents ans, de Cavour.

— Je n’ai aucune trace d’une telle adresse dans mon mémo-répertoire en cours actuellement, l’informa la voix métallique.

— Non, c’est une adresse de dans le temps. Elle date de 2570. Un nommé Cavour y habitait.

Le robot enregistra ces nouvelles données en ronronnant doucement tandis qu’il passait ses mémoires au peigne fin. Il finit par grogner :

— J’ai trouvé des informations sur l’adresse recherchée.

— Chouette ! Où se trouve la maison ?

— Tout le quartier a été rasé au cours de la reconstruction complète de Londres entre 2982 et 2997. Il n’en reste pas un pan de mur.

— Oh ! fit simplement Alan.

La piste londonienne s’arrêtait net devant cet inforob’ ! Il poursuivit encore un temps ses investigations et découvrit le nom de Cavour, cité au tableau d’honneur de l’institut Technologique de Londres, à l’année 2959. Dans la bibliothèque de cet Institut, il dénicha une copie du livre du savant. Ses trouvailles se bornèrent à cela. Après avoir passé un mois à Londres, Alan décida de traverser l’Europe en direction de l’est.

Ce qu’il en vit ne correspondait que rarement aux descriptions qu’il avait pu lire dans les documents de bord du Valhalla. La difficulté majeure, c’était que la plupart des livres du vaisseau avaient été embarqués lors de son premier armement, qui remontait à 2731. Le visage de l’Europe s’était presque totalement transformé depuis lors.

De modernes immeubles étincelants jaillissaient de terre là où des maisons vénérables s’y étaient accrochées pendant plus de mille ans. Un pont qui brillait sous le soleil reliait d’un bond Douvres et Calais ; et partout, toutes les rivières étaient enjambées à chaque instant par d’autres ponts facilitant les communications entre les différents États de la Fédération Européenne. Ici et là, subsistaient quelques monuments, vestiges du passé : la tour Eiffel, ridiculisée par l’immensité des gratte-ciel qui l’entouraient, lançait encore sa flèche arachnéenne vers le ciel de Paris. Notre-Dame existait encore, elle aussi. Mais tout le reste de Paris, cette ancienne cité de haut lignage, sur laquelle Alan avait lu tant de choses, tout avait été depuis longtemps balayé par l’implacable marche des siècles.

À Zurich, il visita l’institut Lexman du Voyage Sidéral, comme prévu, ce grandiose ensemble de bâtiments édifiés grâce aux droits qu’avait rapportés l’invention du système Lexman de propulsion spatiale. Une magnifique statue de deux cents mètres de haut y avait été érigée à la mémoire d’Alexandre Lexman, celui qui, le premier, avait, en 2337, mis les étoiles à la portée de l’humanité.

Alan parvint à obtenir une entrevue avec l’actuel directeur de l’institut, mais ce fut tout, sauf un cordial entretien profitable aux deux parties en présence. Cette rencontre eut lieu dans un bureau, au milieu de souvenirs commémorant le fameux vol expérimental de 2338.

— Voilà, je m’intéresse aux travaux de J.H. Cavour, fit Alan, en guise d’entrée en matière.

À la seconde même, il comprit, en voyant l’expression glaciale qui apparut sur le visage du savant, qu’il avait commis l’Erreur.

— Je reconnais, poursuivit-il néanmoins, que cela peut paraître bizarre de venir à l’institut Lexman pour faire des recherches sur Cavour, mais…

— Cavour est aussi éloigné de Lexman qu’on peut l’être, mon jeune ami. Cavour était un rêveur ; Lexman, lui, un bâtisseur.

— Lexman a réussi, mais comment savez-vous que Cavour n’en a pas fait autant ?

— Parce que, mon jeune ami, le voyage supraluminique est tout simplement impossible. C’est une rêverie fumeuse, un mirage…

— Voulez-vous dire que même ici, on ne poursuit aucune recherche sur le voyage supraluminique ?

— Les termes de nos statuts, édictés par Alexandre Lexman lui-même, sont extrêmement précis : nous devons travailler à l’amélioration du voyage spatial. Nulle part il n’est question de rêves éveillés, de délires ni de poésies ! Aucune recherche sur cette – hum – « hyperpropulsion » n’est menée à l’intérieur de l’institut, et jamais il n’en sera autrement tant que nous resterons fidèles à l’esprit d’Alexandre Lexman !

Alan eut grand-peine à se retenir de hurler que Lexman avait été un pionnier audacieux et téméraire, qui, lui, n’avait jamais peur de foncer à la première occasion, ne se souciant jamais de la dépense ou de l’opinion publique. Mais il était évident que les « penseurs » de l’institut avaient depuis longtemps fossilisé leur cerveau sous les stéréotypes. Inutile de gaspiller son souffle à tenter de discuter avec eux.

Découragé, il reprit son voyage et s’arrêta à Vienne, pour l’Opéra. Max avait toujours voulu l’emmener en vacances dans cette ville, pour y écouter Mozart, et Alan sentait que par respect pour sa mémoire, il le lui devait. Il assista donc à la représentation de plusieurs opéras, en songeant qu’ils avaient plus de deux mille ans. Les grands airs mélodieux et vibrants lui plurent énormément, par contre, les intrigues le déroutèrent profondément.

À Ankara, il alla voir un spectacle de cirque, à Budapest, une partie de football, et à Moscou, un combat de lutte en apesanteur. Puis il se dirigea vers les confins de la Sibérie, là où Cavour avait passé les dernières années de sa vie, pour s’apercevoir que cette morne étendue de toundra, si pratique pour l’expérimentation spatiale en 2570, était devenue une ville trépidante et ultra-moderne de cinq millions d’habitants. Le site dont Cavour avait fait sa base était depuis longtemps englouti par le béton.

La foi d’Alan en la pérennité des réalisations humaines fut quelque peu ragaillardie par sa visite en Égypte. Là, il put contempler les pyramides : elles avaient sept mille ans et semblaient taillées dans la même éternité que les étoiles.