Et les emplacements aux fenêtres sont loués à prix d’or. Les charrettes mettent une heure et demie pour parcourir ce trajet.
Elles se sont souvent arrêtées pour laisser la foule s’approcher, voir, insulter Robespierre, couché, attaché aux ridelles.
Une femme se précipite, s’agrippe à la charrette, crie à Maximilien :
« Monstre, au nom de toutes les mères, je te maudis. »
Devant la maison Duplay, on arrête les charrettes. Un enfant court chez le boucher, en revient avec du sang de bœuf, dont il asperge la porte.
La foule crie.
Les charrettes s’ébranlent.
« Chacune de ces charrettes portait en avant un grand drapeau tricolore, agité dans la route par un bourreau, raconte un témoin. C’était un jour de fête, tout le beau monde était aux fenêtres pour les voir passer ; on applaudissait en claquant des mains. Le seul Robespierre aîné montrait du courage, en allant ainsi à la mort, et de l’indignation en entendant ces exclamations de joie.
« Il avait la tête enveloppée d’un linge, ses yeux de faïence ordinairement éteints étaient très vifs et très animés en ces derniers moments.
« Les autres condamnés étaient sans mouvement. Ils paraissaient accablés de honte et de douleur. Ils étaient presque tous couverts de sang et de boue. Hanriot avait un œil hors de la tête.
« On les aurait pris pour une troupe de bandits saisis dans un bois après un violent combat. »
À sept heures et demie, les charrettes arrivent place de la Révolution, ci-devant place Louis-XV.
Elle est remplie par la foule qui, sous un ciel d’été d’un bleu intense, crie sa joie, applaudit.
Elle hurle quand le bourreau s’affaire à lier – et c’est difficile – le paralytique Couthon à la planche.
Et c’est aussi le corps brisé d’Augustin Robespierre qu’on décapite.
Et c’est la tête d’Hanriot, au front ouvert, à l’œil droit pendant sur la joue qu’on fait rouler dans le sac.
Saint-Just monte d’un pas sûr les marches de l’échafaud.
Il précède Maximilien Robespierre et le maire Fleuriot-Lescot qui sera le dernier décapité.
La foule hurle encore plus fort, applaudit quand elle reconnaît l’incorruptible.
« Le bourreau après l’avoir attaché à la planche et avant de lui faire faire la bascule arrache brutalement les bandages et l’appareil qui soutient la mâchoire fracassée de Maximilien. Il poussa un rugissement semblable à celui d’un tigre mourant, qui se fit entendre aux extrémités de la place », écrit le témoin.
Le bourreau montre au peuple trois têtes ensanglantées : celle d’Hanriot, le général commandant la garde nationale, celle de Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, et celle de ce Maximilien Robespierre, l’incorruptible qui croyait à l’Être suprême et à l’immortalité de l’âme.
Sur la place de la Révolution, dans les rues voisines, la foule crie sa joie.
« On se jette dans les bras les uns des autres. »
Le témoin ajoute :
« Ô Liberté, te voilà arrachée à tes plus cruels ennemis. Enfin nous sommes libres, le tyran n’est plus. »
Mais comptant les charrettes qui durant plusieurs jours ont conduit par grandes fournées les complices du tyran au rasoir national, il dénombre cent six exécutions.
« Quelle boucherie ! » s’exclame-t-il. « Mais, poursuit-il aussitôt, quel autre malheur plus grand que cette journée du
9 thermidor ne soit pas arrivée deux ou trois jours plus tôt. Près de cent quarante personnes y auraient gagné la vie… »
CINQUIÈME PARTIE
10 thermidor an II-4 prairial an III
28 juillet 1794 – 23 mai 1795
« La Révolution est faite »
« On semblait sortir du tombeau et renaître à la vie. »
Le conventionnel Thibaudeau
après le 9 thermidor an II
« La Révolution est faite…
La Révolution a coûté des victimes, des fortunes
ont été renversées ; iriez-vous autoriser des recherches
sur tous les événements particuliers ?
Lorsqu’un édifice est achevé, l’architecte
en brisant ses instruments ne détruit
pas ses collaborateurs… »
Le conventionnel Cambacérès
après le 9 thermidor an II
« Les conventionnels sont comme des valets de révolution
qui ont assassiné leurs maîtres
et s’emparent de la maison après leur mort. »
Mallet du PAN
après le 9 thermidor an II
16.
On a jeté le corps de Maximilien Robespierre dans la fosse commune.
« Vive Dieu ! Mon cher ami ! La tyrannie est à bas depuis trois jours, écrit le 12 thermidor an II (30 juillet 1794) le libraire Ruault à son frère. Le bruit sans doute en est déjà venu jusqu’à vous, car il a été grand et terrible comme il devait l’être. Toute la France doit en retentir en ce moment. Robespierre est allé le 10 rejoindre Danton par la même route qu’il a fait prendre à ce collègue pour descendre chez les morts, les révolutionnaires même les plus fougueux ont trouvé juste en cette occasion l’emploi de l’admirable loi du talion… »
Et Ruault raconte qu’alors que Robespierre gisait, la mâchoire fracassée, attendant qu’on le chargeât dans la charrette qui devait le conduire à la guillotine, un sans-culotte s’était approché, et lui avait lancé :
« Te voilà donc, tyran des patriotes ! Sens-tu maintenant tout le poids du sang de Danton ? Il tombe goutte à goutte sur ta tête. »
Quand Barras, Tallien, Fouché, Fréron sortent de la Convention, on leur apporte des fleurs. Des jeunes gens embrassent les basques de leur habit, on crie à Fréron :
« Souviens-toi que tu as des morts à venger. »
Des attroupements se forment devant les portes des quarante prisons de Paris où s’entassent huit mille cinq cents prisonniers.
On a suspendu l’appel quotidien. Les détenus interpellent leurs gardiens, réclament du vin, exigent qu’on les libère.
Des parents, des amis des prisonniers, font le siège du Comité de sûreté générale, sollicitent des « élargissements ».
Des huissiers jouent les intermédiaires, extorquent deux à trois mille écus pour faciliter une libération.
En quelques jours, près de cinq cents suspects sont relâchés.
« On semblait sortir du tombeau et renaître à la vie », dit le conventionnel Thibaudeau qui, prudemment, pendant la Terreur s’est fait oublier au Comité de l’instruction publique, et reparaît maintenant que la tête de Robespierre a roulé dans le sac.
Ils sont nombreux comme lui.
Sieyès, l’un des députés aux États généraux les plus influents, s’est aussi retiré pendant les mois de sang.
« J’ai vécu », murmure-t-il. Et il se souvient en frissonnant du regard que Robespierre portait sur lui, le considérant comme « la taupe de la Révolution, qui ne cesse d’agir dans les souterrains de la Convention, plus dangereux pour la liberté que ceux dont la loi a fait justice jusqu’ici ».
Sieyès a rejoint – comme Thibaudeau – le Ventre, ce Marais dont le vote, le 9 thermidor, a fait tomber Robespierre. On y trouve des hommes qui, comme Boissy d’Anglas, Cambacérès, Durand-Maillane, veulent en finir avec la Terreur sans pour autant retourner à l’Ancien Régime.
« Nous avons renversé la féodalité, dit Boissy d’Anglas, l’égalité règne dans la République. »
Et naturellement, la confiscation des biens nationaux doit être maintenue sous la « garantie de la foi publique ».
Mais les Barras, Fouché, Tallien, Fréron, qui ont été des représentants en mission « terroristes » à Bordeaux, Lyon, Marseille, Toulon, qui partagent les idées des députés du Ventre, ont aussi besoin de faire oublier que leurs mains ont trempé dans le sang de nombreuses victimes, et qu’elles se sont, avides, souvent emparées des biens des « aristocrates ».