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Et l’ancien Girondin La Révellière-Lépeaux ajoute : « À la fièvre chaude succède une entière prostration de forces. »

Les plaies ne sont pas refermées. Elles suppurent encore. Les beaux quartiers et d’abord celui du faubourg Saint-Germain sont déserts. Et sur les hôtels particuliers on peut lire, souvent, sur une bande accrochée à la façade : « Propriété nationale à vendre. »

Ces demeures ont été pillées, parfois transformées en bureaux et corps de garde par les sections de la Commune.

« On dirait que tout ce qui a été jadis dans l’intérieur des appartements vient d’être exposé tout à la fois dans la rue. La capitale du monde a l’air d’une immense friperie… À chaque pas, continue de noter le Suisse Meister, vous rencontrez des personnes de tout sexe, de tous âges, de toutes conditions, portant quelque paquet sous le bras ; ce sont des échantillons de café, de sucre, de fromage, d’huile, de savon, que sais-je ? C’est encore trop souvent le dernier meuble, le dernier vêtement dont un infortuné consent à se défaire afin d’acheter l’aliment dont il a besoin pour lui-même ou pour sa malheureuse famille… Ce qui m’a frappé le plus généralement à Paris, c’est un caractère étrange d’incertitude, de déplacement sur presque toutes les figures, un air inquiet, défiant, tourmenté, souvent même hagard et convulsif… »

Dans cette hébétude de Paris et du pays, les conventionnels du centre – du Ventre – font campagne – dans les journaux, par leurs discours – pour « l’Union et la Confiance », comme le dit Cambacérès :

« Ne nous reprochons ni nos malheurs ni nos fautes… poursuit-il, la Révolution est faite… La Révolution a coûté des victimes, des fortunes ont été renversées : iriez-vous autoriser des recherches sur tous les événements particuliers ? Lorsqu’un édifice est achevé, l’architecte en brisant ses instruments ne détruit pas ses collaborateurs. Tant que le peuple et la Convention ne feront qu’un, les efforts des ennemis de la liberté viendront expirer à vos pieds.

« Le vaisseau de la République tant de fois battu par la tempête touche déjà le rivage… Laissez-le s’avancer dans le port en fendant d’un cours heureux une mer obéissante. »

Mais cet apaisement qu’espèrent Cambacérès et les conventionnels du Ventre, certains ne le souhaitent pas. Pour un publiciste comme Mallet du Pan, « les conventionnels sont comme des valets de révolution qui ont assassiné leurs maîtres et s’emparent de la maison après leur mort ».

Certes Mallet du Pan est monarchiste, genevois, mais des artisans, des domestiques, des ouvriers, des humbles donc ont eu à subir la loi des suspects, ont vu des proches « éternuer dans le sac », après avoir été condamnés par Fouquier-Tinville. Et ce sont les humbles qui ont représenté près des deux tiers des victimes du Tribunal révolutionnaire.

Les survivants réclament vengeance.

Ce sont eux qui chantent, en désignant Robespierre et les Jacobins :

Qu’on attrape ci

Qu’on attrape ça

La guillotine arrange ça

La guillotine t’attendait oui-da !

Une autre chanson est entonnée par les « messieurs » de la « Jeunesse dorée », qu’on appelle « fats », « collets noirs », « bas blancs », « Jacobins blancs » et surtout « muscadins ».

Ils clament en avançant en petits groupes armés de gourdins plombés, qu’ils veulent le Réveil du peuple.

Peuple français, peuple de frères,

Peux-tu voir sans frémir d’horreur

Le crime arborer les bannières

Du carnage et de la terreur ? […]

Le jour tardif de la vengeance

Fait enfin pâlir vos bourreaux.

Dans les tout premiers jours qui ont suivi l’exécution de Robespierre, les sans-culottes interpellent ces « messieurs » les muscadins. Ils les traitent de lâches, car un grand nombre d’entre eux sont des réquisitionnaires insoumis, déserteurs, embusqués, qui se sont fait détacher aux ateliers de guerre « et dont la main est plutôt comme celle du peintre en miniature que du forgeron ou du limeur ». D’autres travaillent dans les charrois ou les bureaux.

La plupart de ces collets noirs sont issus de la basoche, des spectacles, de la boutique, de la banque, des administrations publiques.

Il y a parmi eux des gens de lettres, des hommes de loi, des journalistes poètes, des vaudevillistes, des clercs de notaire et d’avoué. Puis des comédiens, des garçons marchands, des petits commis, des petits négociants, des agioteurs, des courtiers, des manieurs d’argent. Tous n’ont qu’un désir : ne pas rejoindre les armées, éviter d’être « réquisitionnés ».

Ils se rassemblent autour de Fréron qui publie chaque jour un article violent dans L’Orateur du peuple. Mais souvent il abandonne la plume pour le gourdin, il fait la chasse aux sans-culottes.

Les muscadins et ses lecteurs sont ses soldats, et ils sont par leur origine sociale, leur manière de parler, de se vêtir, le contraire des sans-culottes.

Ils l’emportent peu à peu dans les affrontements qui les opposent.

Le quartier général des muscadins est au Palais-Royal, redevenu le foyer du luxe, de l’élégance, du jeu, de l’agiotage, des filles à louer.

Ils se retrouvent aux cafés de Chartres et des Canonniers. On y acclame Fréron, Tallien et sa Notre-Dame de Thermidor, Thérésa Cabarrus.

Ils molestent les colporteurs des feuilles jacobines, brûlent leurs journaux, puis ils s’enhardissent, manifestent chaque jour aux Tuileries, au théâtre.

Ils n’attaquent que s’ils sont en nombre, alors ils insultent les acteurs accusés d’avoir été « terroristes ». Ils battent les hommes, fouettent les femmes.

Puis ils s’éloignent, chantant, faisant tourner leur gourdin, les jambes serrées dans une culotte si moulante qu’« autant vaudrait aller nu ».

« Ils fourmillent partout », dit un rapport de police. Leur façon de parler les distingue.

Ils se dandinent dans une attitude pâmée en répétant d’une voix mourante Ma pa-ole d’honneu-.

Point de « R », la lettre maudite qui rappelle le mot « Révolution ».

Ils attaquent à quatre contre un les te-o-istes. Ils font la cour aux me-veilleuses, qui se montrent nues dans des fourreaux de gaze, c’est, dit-on, le « système des nudités gazées ».

« Il eût fallu leur ôter bien peu de vêtements pour les faire ressembler à la Vénus des Médicis. »

Et ces me-veilleuses commencent à porter des perruques blondes tressées avec art.

« Les femmes du peuple les ridiculisent, y portent la main pour en défaire l’arrangement. »

Mais les muscadins, ces inc-oyables, les pourchassent, les fouettent puis font la roue devant les me-veilleuses. Ils portent un habit étriqué, vert bouteille, ou « couleur de crottin » avec dix-sept boutons de nacre pour rappeler l’orphelin du Temple, ce Louis XVII dont le sort émeut.

L’enfant de neuf ans a vécu, depuis la fin octobre 1793, surveillé par le cordonnier Simon.

Enfermé dans une des grandes salles de la tour principale du Temple, il est obligé de faire ses besoins dans un coin de la pièce dont on n’enlève les ordures qu’une fois par mois.

Mal nourri, enfumé par un vieux poêle dont il entretient le feu, sale, ne changeant de linge que toutes les quatre semaines, son sort s’est un peu amélioré après le 12 thermidor.

Trop tard, ce n’est plus qu’un enfant rongé par une maladie osseuse, « sa poitrine est aussi violemment attaquée, son estomac est rétréci, il ne respire et ne digère qu’avec peine. Le malheureux enfant royal descend lentement au tombeau », écrit un témoin.