Pour les muscadins Louis XVII n’est qu’un emblème, dix-sept boutons de nacre, un élément de leur parure, comme ces perruques enfarinées, constituées par les cheveux des guillotinés.
Ils portent un bicorne en demi-lune, et leur visage émerge d’une espèce de cornet de mousseline mouchetée de rouille, dont le sommet doit caresser la lèvre inférieure, et qu’on appelle la « cravate écrouellique ».
Le col de velours noir qui évoque la mort du roi, les grands revers pointus en châle, les basques carrées taillées en queue de morue, la culotte serrée qu’on agrafe sous le genou dans un flot de rubans, les bas chinés, les escarpins découverts qui ne cachent que les doigts de pied, et sur l’œil, ce monocle énorme et insolent, tout cet accoutrement les oppose aux sans-culottes.
Aux uns, le musc, la propreté méticuleuse, l’extravagance élégante, recherchée, et aux autres, dit un muscadin, « les façons grossières et la saleté officielle du costume des Jacobins, ce cynisme de malpropreté des terroristes ».
Et l’orgueil pour les inc-oyables d’avoir été arrêtés sous la Terreur :
Je mettais de la poudre et mon linge était fin
Et mon écrou porta que j’étais muscadin.
On sait qu’il n’en fallait alors pas davantage
Pour aller en charrette ou tout au moins en cage.
Maintenant, on se venge.
La main du muscadin, blanchie à la pâte d’amande, ressemble à une main de femme mais elle manie le « gourdin plombé », le « rosse-coquin ».
Et pour tenir la rue parisienne, si longtemps occupée par les sans-culottes, les Jacobins, et avant eux par les Enragés, les hébertistes, les maratistes, la Jeunesse dorée est bien utile à Fréron, à Tallien, à Barras, à Fouché, à ces anciens terroristes qui ont rompu avec la Montagne, et qu’inquiète un Billaud-Varenne qui ose dire encore au club des Jacobins :
« Le lion n’est pas mort quand il sommeille et à son réveil il extermine tous ses ennemis. »
Les muscadins répondent en chantant Le Réveil du peuple. Et Fréron et Tallien ne cherchent pas à savoir qui ils sont.
« On faisait semblant de ne pas s’apercevoir, raconte l’un d’eux, que nous étions tous ou presque tous des réquisitionnaires insoumis. On se disait que nous servirions plus utilement la chose publique dans les rues de Paris qu’à l’armée de Sambre-et-Meuse, de Rhin-et-Moselle ou des Pyrénées-Orientales, et qui eût proposé de nous envoyer battre l’estrade aux frontières eût été fort mal reçu, croyez-le bien. »
Et cependant, malgré ces bandes de la Jeunesse dorée, qui commencent à fréquenter les sections de la Commune de Paris et y faire adopter des décisions, en contraignant les Jacobins à se taire, les Thermidoriens les plus lucides sont inquiets.
Le maximum des prix des denrées n’est plus respecté. Le pain augmente. Et les paysans refusent de livrer leur grain.
« L’aristocratie marchande relève la tête avec audace », dit un rapport de police.
À Marseille, les représentants en mission font arrêter un instituteur qui appelle les patriotes à de nouvelles « septembrisades ».
Dans une Adresse à la Convention, les Jacobins de Dijon réclament un « retour à la politique de Robespierre ».
Le « lion » jacobin va-t-il se réveiller comme le souhaite Billaud-Varenne ?
Le 14 fructidor (31 août), la poudrière établie dans la plaine de Grenelle a sauté en l’air et dévasté d’une manière horrible tous les environs. La commotion a été si forte qu’elle s’est fait sentir depuis le faubourg Saint-Germain jusqu’à Passy et au-delà… On retire deux heures après l’événement les morts et les mourants par centaines. On compte qu’environ deux mille personnes y ont perdu la vie et que plus de mille en seront estropiées tout le reste de leurs jours… Déjà, le 19 août, le magasin de salpêtre à l’abbaye de Saint-Germain avait explosé.
Tout Paris est épouvanté.
S’agit-il de malheurs ? S’agit-il de crimes ?
Dans la nuit du 24 fructidor an II (10 septembre 1794), Tallien est attaqué, blessé par un agresseur qui réussit à s’enfuir. Est-ce un « chevalier de la guillotine », un Jacobin ?
Peut-être faut-il apaiser ce peuple sans-culotte qui se tait, mais qui peut se remettre à gronder et dont on perçoit déjà, ici et là, le murmure.
Les Jacobins demandent le transfert du corps de Marat au Panthéon, la Convention hésite, puis, prudente, le décrète.
Et solennellement, le 21 septembre, anniversaire de Valmy et de la proclamation de la République en 1792, Marat est conduit au Panthéon. C’est le dernier jour de l’an II.
Demain, 1er vendémiaire, c’est l’an III.
17.
C’est l’automne 1794, mais ces mois de vendémiaire et de brumaire an III grelottent déjà dans un froid glacial qui annonce un hiver rude.
Quand on piétine durant des heures devant les boulangeries, les comestibles, on se croirait en frimaire et nivôse (novembre-décembre).
Les lèvres gercées, les doigts gourds, on ne proteste même pas contre les prix du pain, de la viande, du bois, du charbon, des chandelles et du savon, qui ont augmenté, depuis la chute de Robespierre, de plus d’un tiers.
Plus personne ne respecte le maximum des prix, et bientôt – le 24 décembre – il sera aboli. Et les prix s’envoleront encore, et bienheureux les jours où le boulanger fait plusieurs fournées. Car le grain manque. L’Angleterre serre le nœud coulant du blocus. Et les paysans qui n’ont aucune confiance dans l’assignat, cette monnaie dont les billets perdent jour après jour de leur valeur, gardent leur grain, attendant la hausse prochaine, exigeant d’être payés en pièces d’or, ou bien échangeant leurs sacs de céréales contre de la viande ou des biens. Le troc vaut mieux que le paiement en assignats.
Mais l’ouvrier, lui, n’a à vendre et à échanger que sa force et son habileté. Et jamais il n’y a eu autant de bras qui ne savent comment s’employer. Le travail est rare.
Le 6 décembre, le Comité de salut public décide que la République n’emploie plus d’ouvriers à la journée. Et dans les jours qui suivent, on en licencie un grand nombre. On les invite à quitter Paris, à aller chercher du travail dans les départements. Le 12 décembre, ils protestent contre ces décisions. Mais le Comité de salut public ne cède pas. Les manifestants sont d’ailleurs peu nombreux, plus accablés et désespérés que résolus.
Ils vont grossir les rangs des indigents, de ceux qui quand une patrouille lance, la nuit, un « Qui vive ? » répondent « Ventre creux ».
Ces mots sont ceux de l’impuissance, du scepticisme, du désespoir.
« L’opinion publique flotte incertaine sur bien des choses et des gens », écrit le témoin avisé et réfléchi qu’est le libraire Ruault. Le désarroi, dit-il, ne frappe pas seulement les humbles, voués à la disette et à l’indigence, mais aussi les patriotes éclairés et qui ont du bien.
Trop de sang versé. Trop de luttes à mort entre révolutionnaires, et la question qui dès lors hante bien des citoyens :
« Faut-il aimer ou trahir le jacobinisme ? Le jacobinisme a-t-il été utile ou nuisible à l’établissement de la République ? Voilà la discussion à l’ordre du jour et qui fait fermenter toutes les têtes d’un bout de la France à l’autre. Il paraît certain, néanmoins, que la République a été fondée par les Jacobins, ceux qui aiment cette nature de gouvernement ne doivent donc point les détester. »
Mais entre les Jacobins, il faut choisir.