« Quoi qu’il en soit, poursuit Ruault, les vrais républicains ne donneront aucun regret à Robespierre… Il était lâche, il se cachait dans le danger, il trahissait, il livrait, il abandonnait ses amis. Robespierre était ambitieux, jaloux, vindicatif dans le genre bas et odieux… Il n’en est pas ainsi de Georges Danton, le contraire en tout de Maximilien Robespierre, Danton n’était pas un homme ordinaire, avec son éloquence colossale… Danton doit être en horreur aux royalistes mais je parle ici en républicain… »
Mais l’an III, et dès ces premiers mois de vendémiaire et de frimaire, n’est pas favorable aux opinions mesurées, ni à la juste appréciation du rôle des Jacobins.
Dans les rues, les muscadins et leur gourdin plombé -« rosse-gredin » – font la chasse aux Jacobins, aux « crétois » -la crête de la Montagne – à la « queue de Robespierre » et même aux « crapauds du Marais ».
Les journaux antijacobins se multiplient, et la fortune de Thérésa Cabarrus les finance. Leurs articles comme les innombrables pamphlets accablent ceux des conventionnels qui, bien qu’ayant contribué à la chute de Robespierre, continuent de se dire jacobins, montagnards, patriotes républicains.
Alors on écrit que Barère, « plat et dégoûtant », porte des bottes de cuir humain, tanné à Meudon !
Que Billaud-Varenne est un « tigre » qu’il faut dépecer ! Les Jacobins, les sans-culottes n’ont-ils pas, en septembre 1792, mangé les cœurs des victimes des massacres, cuits sur le gril ?
Collot d’Herbois est « sépulcral ».
Carrier n’est qu’un « aquatique », qui toute sa vie n’aura fait de bien qu’aux poissons de la Loire en leur offrant des condamnés, voués à la noyade.
« Donnez-nous ces têtes, ou bien prenez les nôtres », conclut un libelle.
La Jeunesse dorée, Tallien et Fréron, se repaissent de ces propos, de ces désirs de vengeance qu’ils suscitent et entretiennent. Ils se rassemblent dans les cafés du Palais-Royal ou encore dans les bals les plus inattendus.
On danse au cimetière Saint-Sulpice où, à l’entrée, un transparent rose, marqué « Bal des Zéphyrs », surmonte une tête de mort et deux os en sautoir gravés dans la pierre. Les couples virevoltent sur les tombeaux.
Au « Bal des victimes » ne sont admis que ceux et celles qui ont perdu un parent sur l’échafaud.
On y vient la nuque rasée, dégagée pour le bourreau, un fil rouge autour du cou, et on salue « à la victime » en imitant le mouvement d’une tête qui tombe sous le couperet.
On se rencontre dans les « salons », où se côtoient des émigrés que la nouvelle législation a autorisés à rentrer en France, et les nouveaux maîtres du pouvoir que sont les Thermidoriens.
« Les grâces et les ris que la Terreur avait mis en fuite sont de retour à Paris. Nos jolies femmes en perruques blondes sont adorables, les concerts tant publics que de société sont délicieux, lit-on dans Le Messager du soir. Les hommes de sang, les Billaud, les Collot et la bande enragée appellent ce revirement d’opinion “la contre-révolution”. »
Toute une société nouvelle apparaît. Les Thermidoriens ont des liaisons avec des ci-devant comtesses, des veuves, des épouses ou des filles d’émigrés.
Il y a les « épouseurs de femmes nobles » et ceux qui préfèrent les actrices.
« Les spectacles sont remplis de prostituées, concubines de députés qui étalent effrontément les bijoux volés dans les hôtels des émigrés », constate Mallet du Pan.
Les Montagnards constatent que l’opinion leur échappe et avec elle le pouvoir. Collot d’Herbois tente de résister. Il a averti les Jacobins.
« Des scélérats ont promis nos têtes à leurs concubines, dit-il. Vous êtes dans une telle situation que c’est dans les lieux les plus méprisables qu’on conspire contre vous. C’est dans les boudoirs impurs des courtisanes, chez les veuves de l’état-major des émigrés et au milieu des orgies les plus dégoûtantes qu’on balance les grandes destinées de la République. »
Et Gracchus Babeuf, l’ancien clerc chargé d’examiner les « terriers » – les droits féodaux des seigneurs –, réclamant en 1790 l’abolition de la plupart des taxes et impôts, emprisonné, hostile à Robespierre, mais toujours fidèle à son rêve égalitaire, écrit dans son journal – sans doute financé par Fouché –, Le Tribun du peuple :
« Français, vous êtes revenus sous le règne des catins, les Pompadour, les Du Barry, les Antoinette revivent et c’est elles qui vous gouvernent. C’est à elles que vous devez en grande partie toutes les calamités qui vous assiègent et la rétrogradation déplorable qui tue votre Révolution…
« Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréron décident du destin des humains couchés mollement dans l’édredon et les roses, à côté des princesses. »
Mais Le Tribun du peuple est un journal éphémère, Gracchus Babeuf et ceux qui le suivent ou l’inspirent ont peu d’influence.
Ainsi le ci-devant marquis Antonelle, ancien officier, ayant embrassé la cause du tiers état. Il a été juré au Tribunal révolutionnaire ; emprisonné, libéré par la chute de Robespierre, « épicurien, libertin, un cerveau brûlé dans toute l’étendue du terme », il s’étonne du rôle que Tallien, Fréron font jouer aux muscadins.
Ils ne font pas seulement la chasse aux Jacobins, ils occupent les tribunes de la Convention après en avoir interdit l’accès aux sans-culottes. Et ils donnent de la voix, ils menacent. Ils sont l’armée thermidorienne.
Et Antonelle écrit :
« N’est-ce pas une véritable frénésie que cette jeunesse frivole qu’on fanatise comme pour une croisade… Curieux hommage à l’humanité, à la vertu, à la justice, que les fureurs déchaînées des jeunes gens à collets noirs ! »
Ils sont maîtres de la rue. Ils agressent les passants isolés qui leur semblent appartenir à l’« infernale société », le club des Jacobins.
« Il suffit d’avoir l’air jacobin pour être apostrophé, insulté et même battu », confirme un rapport de police.
Dans la soirée du 19 brumaire, des rassemblements de jeunes gens armés de bâtons et de sabres se forment aux environs du Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, et de l’église Saint-Roch. On les harangue. Ils sont une centaine – dont certains n’ont pas dix-sept ans.
Ils attaquent le club des Jacobins, rue Saint-Honoré. Ils jettent une grêle de pierres dans les croisées, ce qui provoque la panique dans les tribunes.
« On veut nous tuer, on veut nous assommer », crient les femmes en s’enfuyant.
« Ce sont des scélérats, des coquins, il faut les égorger », répond la petite foule qui frappe à coups de sabre sur la tête et les épaules ceux qui sortent du club.
« Eh ma bougresse, toi je te connais », dit l’un des jeunes gens en donnant des coups de pied à la citoyenne Caudry, originaire de Nantes.
Elle est cernée par deux cents hommes armés de bâtons qui « voulurent lever sa jupe et la fouetter ».
Le 20 brumaire (10 novembre 1794), une nouvelle escarmouche oppose aux abords du club Jacobins et Jeunesse dorée.
Et le lendemain 21 brumaire, le bruit se répand que les Jacobins s’apprêtent à marcher contre la Convention.
Fréron est au Palais-Royal, il harangue les muscadins venus en grand nombre :
« Pendant que les Jacobins discutent sur la question de savoir s’ils vous égorgeront dans la rue ou à domicile, dit-il, prévenons-les tandis qu’il est encore temps ! Marchons en colonnes serrées, allons surprendre la bête dans son antre et mettons-la pour jamais dans l’incapacité de nous nuire. Braves jeunes gens, marchons ! »
Ils sont près de deux mille à se diriger vers le club des Jacobins, à crier « Vive la Convention ! A bas les Jacobins ! », à tenter de forcer les portes de la salle, à y pénétrer par les fenêtres.