— Voilà, monsieur Van Mook, ça a bien marché.
Le Hollandais prit les clefs et les fit sauter dans sa main. Malko remarqua soudain quelque chose et tendit le doigt vers une grosse tache sur le devant de la chemise de Dutchie.
— Qu’est-ce que c’est ?
Malko et Tonton Beretta se rapprochèrent à leur tour. C’était évident qu’il s’agissait de sang. Dutchie, embarrassé, lissa la tache comme pour la faire disparaître et dit d’une voix mal assurée :
— Cette conne a voulu appeler la police.
La gifle décochée par Herbert Van Mook claqua comme un coup de feu.
— Petit con ! Qu’est-ce que tu as fait ?
Dutchie se releva, tenant son menton disloqué, des larmes plein les yeux.
— Ça va, monsieur Van Mook, elle a pas eu le temps.
— Vous l’avez tuée ? demanda Malko, glacial.
Ça commençait ! Greta Koopsie était blanche. Dutchie ne répondit pas, mais son silence était éloquent. Malko étouffait de rage. L’opération n’était même pas commencée et cela dérapait déjà. Et quel dérapage… Il regarda avec dégoût Dutchie qui s’efforçait de prendre un air contrit.
— Ce petit con va conduire l’ambulance, dit Van Mook, après on le largue.
Malko réalisa soudain que Greta Koopsie avait assisté à toute la scène. Les armes s’étalaient sous ses yeux. Finalement le point de vue de Tonton Beretta était compréhensible. Une bavure, cela suffisait. Inutile de se mettre à dos ceux dont il avait besoin. D’autant qu’il avait encore une sacrée pilule à leur faire avaler.
— Très bien, dit-il au Français. Greta reste avec nous.
— Ça… ça vaut mieux, grommela Tonton Beretta, avec un regard noir pour la jeune femme.
Les yeux d’Herbert Van Mook ne quittaient pas Dutchie. Le mécano, s’il demeurait à Paramaribo, finirait par se faire prendre. Il était le seul à pouvoir incriminer Van Mook. On ne sait jamais de quoi l’avenir est fait… Dutchie avait intercepté son regard. Il se dit qu’à la première occasion il aurait les gros doigts du Hollandais autour de son cou, et pas pour lui faire un câlin. Plus que jamais, son alliance avec Tonton Beretta devenait indispensable. Herbert Van Mook regonfla Éric d’un coup d’œil et s’approcha de Malko.
— Je suis désolé pour la fille, fit-il d’une voix doucereuse – il s’en moquait comme de son premier hold-up – mais maintenant qu’on a les clefs, on va pouvoir se préparer.
— Exact, dit Malko, mais il y a un petit changement.
— Lequel ? firent d’une seule voix Herbert Van Mook et Tonton Beretta.
— J’ai appris que le transfert de Julius Harb doit s’effectuer immédiatement après le début du couvre-feu, expliqua suavement Malko. Nous devrons donc nous occuper de lui d’abord et de la Banque Centrale, ensuite.
Un silence sulfureux suivit ses paroles. Les traits de Herbert Van Mook ressemblaient à un masque de cire qui aurait un peu coulé.
Chapitre XIII
Dans un silence de mort, Malko parcourut les visages de ceux qui lui faisaient face. Seule, Rachel demeurait indifférente. Tonton Beretta semblait s’être tassé sur lui-même, Éric, le barman, était médusé, Dutchie avait pris l’air apeuré et Herbert Van Mook, blanc de rage, fixait Malko de ses yeux fous.
— C’est impossible ! explosa le Hollandais. Toute la ville va être en alerte. Il y aura des patrouilles, nous nous ferons prendre immédiatement. Il faut aller à la banque d’abord.
— Nous n’utiliserons pas les routes qui sortent de la ville, fit remarquer Malko, puisque nous fuyons par le fleuve. Le centre ne sera pas spécialement surveillé, au contraire. Ils ne penseront jamais que nous pourrions rester si près.
Tonton Beretta secoua la tête d’un air dégoûté.
— C’est din… dingue ! On va se f… fa… faire flinguer ! Faut prendre l’or tout de suite. Main… maintenant. Une demi-heure, à tout… tout casser.
Il en bavait. Van Mook, lui, n’arrivait même plus à articuler, cuvant sa rage.
Prudemment, Malko s’était rapproché de la table des armes. Sans affectation, il avait posé la main sur une Uzi.
Lui mort, les autres ne pouvaient ouvrir la chambre forte même, avec les clefs. Seulement, ils pouvaient bêtement être tentés de le torturer pour lui arracher la combinaison. Il croisa fugitivement le regard de Greta Koopsie, fascinée et terrifiée. Du coup, tout le monde semblait l’avoir oubliée. Tout avait été dit. Le silence se prolongea.
— Il vous reste peu de temps pour vous décider, annonça Malko. Dans une demi-heure au plus, nous devons être en place, ensuite ce serait trop dangereux.
Van Mook l’apostropha :
— Et si on ne marche pas ?
— C’est votre droit. J’irai tout seul et si je réussis par miracle, j’essaierai de fuir en laissant l’or.
— Vous savez très bien que seul vous n’avez aucune chance, jeta Van Mook. Et puis, ces armes m’appartiennent.
C’était l’impasse. Tonton Beretta et Herbert Van Mook échangèrent des regards furibonds. Si Malko avait encore eu des doutes sur leur bonne foi, ils se seraient dissipés. Sûr, l’or de la Banque Centrale les intéressait. Donc, sa décision était la bonne et il devait s’y tenir coûte que coûte.
Les secondes filaient dans un silence de plomb. Malko pouvait voir les circonvolutions du cerveau de Herbert Van Mook au travail. Cherchant une parade. C’est la présence de Dutchie qui lui fit penser à un argument massue. Il s’adressa à Van Mook directement.
— Je dois vous rappeler quelque chose : votre ami Dutchie a assassiné la secrétaire de la banque. Vous avez agi de même pour Ayub, le barman du Parbo Inn. Ces deux meurtres vont faire des vagues. Si vous restez à Paramaribo, vous risquez de sérieux ennuis… Ce n’est guère plus dangereux de tenter mon opération.
Au moins, vous aurez vingt-cinq kilos d’or pour recommencer votre vie.
— Et moi ? demanda Tonton Beretta, qu… qu’est-c… ce que j’ai ?
— Si vous restez, dit Malko, des problèmes à cause d’Ayub. Si vous m’aidez, une barre d’or, de douze kilos et quelques.
Le silence retomba. Rachel semblait toujours absente. Greta Koopsie ne pouvait détacher les yeux de Malko. Dutchie, tamponnant sa mâchoire endolorie, aurait bien voulu être ailleurs. Un chien aboya furieusement dehors. Le front plissé, Herbert Van Mook réfléchissait. Éric, le barman, ouvrait des yeux comme des soucoupes, allant de Malko à Van Mook. Lui aussi regrettait de s’être fait piéger. Finalement, Herbert Van Mook laissa tomber ; avec un regard vers les armes.
— Ça va. On va faire comme vous dites. On n’a pas le choix.
Tonton Beretta ouvrit la bouche, puis la referma. Éric avait brusquement pâli. Lui aurait préféré la rupture diplomatique lui permettant de regagner son bar sur la pointe des pieds.
Le regard de Malko parcourut lentement tous les visages en face de lui. Cela allait de l’indifférence amusée avec Rachel jusqu’à la haine totale flottant dans les yeux bleus de Herbert Van Mook. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Minuit moins vingt. Le compte à rebours avait commencé. Dutchie semblait le plus décomposé de tous. Il s’envoya une longue rasade de rhum, à même une bouteille de Black Cat.
Malko, avait gagné la première manche, mais il ne pouvait relâcher sa garde. Se lancer dans l’opération avec cette bande était à peine moins dangereux que de partager un sac de couchage avec une famille de serpents à sonnettes.
— Dans cinq minutes, nous filons, annonça Malko. Herbert, Éric et Tonton, avec moi dans l’ambulance, conduite par Dutchie. Les deux femmes prendront ma voiture et se rendront directement au parking de Mirandastraat, le long de la maison du consul d’Allemagne. Elles attendront que nous les rejoignions. Nous allons prendre positon dans Gelukkige Dag, le long de l’hôpital. Je sais que le véhicule qui transporte Julius Harb sera seul. Dès que nous le verrons, le conducteur de l’ambulance démarrera et lui coupera la route, pour bloquer Gravenstraat. La présence de l’ambulance risque de nous faire gagner quelques précieuses secondes. Nous serons donc quatre pour les neutraliser. Julius Harb est prévenu, il se couchera dès les premiers coups de feu. Je crains que nous ne soyons obligés de tirer. Une fois l’escorte maîtrisée, nous filons dans l’ambulance par Watermolenstraat.