Dans la forêt, l’eau glissait encore sur les feuilles, des branches craquaient, quelques insectes bourdonnaient, la vie continuait. Soudain, Rachel sursauta, tendit le bras, désignant la piste derrière eux.
— Regardez !
Malko suivit la direction de son regard et aperçut une silhouette titubant au milieu de la piste, à la hauteur des barres d’or.
Même s’il n’avait pas reconnu la carrure massive d’Herbert Van Mook, aucun doute n’aurait été possible. Il n’y avait personne d’autre sur cette piste perdue en pleine jungle. Le Hollandais avait vu le camion et s’était arrêté lui aussi, à la hauteur du tas d’or. Malko oublia la douleur qui lui taraudait le bras. La raison lui disait de repartir, d’essayer de rejoindre Drietabbetje à temps, de fuir cette jungle inhospitalière.
Puis son regard se posa sur le visage immobile à jamais de Greta Koopsie. Une fureur froide l’envahit. S’il se remettait au volant du camion, Herbert Van Mook aurait ce qu’il avait voulu. L’or. Après avoir éliminé tout ce qui s’était mis en travers de sa route. Il se débrouillerait d’une façon ou d’une autre pour gagner la civilisation avec son butin. C’était trop injuste. Sans un mot, Malko reposa doucement la tête de Greta Koopsie et sauta à terre. Il alla prendre l’Uzi dans la cabine, puis se dirigea vers le Hollandais, toujours immobile à cent mètres. Rachel lui cria :
— Où allez-vous ?
— Il faut repartir, fit en écho Julius Harb, l’avion ne va pas attendre.
Malko ne se retourna pas. Il n’entendait plus que la voix de Greta qui disait tendrement :
— Je veux partir avec vous.
Herbert Van Mook regardait venir Malko. Il avait repris son souffle et observait la situation. Il avait appris à connaître son adversaire. Celui-ci n’était pas homme à tuer quelqu’un de désarmé. Il allait encore entendre un prêche, mais son cœur était gonflé de joie. Son raisonnement s’était révélé juste. Ils avaient été obligés d’abandonner l’or ! Maintenant, il fallait bien jouer. Il imprima à ses traits une expression de chien battu et dès que Malko fut à portée de voix, lui lança :
— J’ai abandonné mon or, je ne pouvais pas vous laisser comme ça ! Je sais, avec votre bras, que vous ne pouvez pas conduire. Je vais reprendre le volant.
Malko et Julius Harb partis, il n’aurait plus qu’à venir rechercher l’or. Malko le dévisageait, l’Uzi au bout du bras gauche. C’était tentant de se reposer sur les muscles du Hollandais, de ne plus souffrir de ces élancements chaque fois qu’il tournait le volant. Leurs regards se croisèrent.
— En effet, dit Malko, j’ai besoin de vous. Venez.
Il le fit passer devant, le suivant à quelques pas. Herbert Van Mook fut intrigué par cette absence de résistance, mais le mis sur le compte de l’épuisement. Il ravala sa rage en apercevant Rachel dont le regard le traversa comme s’il était transparent.
S’il n’y avait pas eu l’Uzi dans son dos, il aurait tiré son 32 et collé une balle entre les deux yeux de cette petite salope.
Tout de suite, il remarqua l’inquiétante immobilité de Greta Koopsie. Il avait assez vu de cadavres pour savoir à quoi s’en tenir. Une vague inquiétude le fit se retourner. Il se heurta au regard doré de son adversaire. Mais cet or-là était glacial et lui fit froid dans le dos.
— Arrêtez-vous ici ! dit Malko d’une voix égale.
— Je suis désolé, balbutia Van Mook. Je vous jure, je ne…
Malko avait reculé jusqu’à la cabine. Il en sortit une pelle et la jeta aux pieds du Hollandais.
— Creusez ! dit-il. Ici.
Il désignait un emplacement sous un gros jujubier, en bordure de la piste. Il avait pensé emmener le corps, mais on refuserait sûrement de le charger dans l’avion.
Herbert Van Mook regarda la pelle, puis l’Uzi, et ramassa l’outil, se disant que cette conne était morte au mauvais moment. Il lui aurait bien envoyé un coup de pied. Après tout, si ce pseudo enterrement devait apaiser la rage de Malko, ce n’était pas bien grave.
Sans un mot, il planta la pelle dans la latérite. Rachel le contemplait, l’air absent. Julius Harb avait refermé les yeux, concentré sur sa souffrance. Malko s’installa à l’ombre, sur le marchepied du camion, le dos calé contre la cabine. Le sang tapait dans ses tempes et il se demandait s’il n’allait pas s’évanouir. Il lui semblait que la chaleur devenait de plus en plus lourde. Sauf quelques rares cris d’oiseaux, on n’entendait plus que le glissement de la pelle contre la terre grasse et la lourde respiration du Hollandais, régulier comme un engin mécanique.
Il fallut quand même à Herbert Van Mook presque une heure pour creuser quelque chose qui ressemblait à une tombe. Il avait jeté sa chemise et la sueur dégoulinait sur son torse, mais il ne s’interrompit pas un seul instant. Sa musculature était véritablement monstrueuse. Malko ne pensait plus ni à l’or, ni à l’avion, ni même à Julius Harb, celui pour qui toute cette opération avait été montée. Il y avait maintenant un compte à régler entre lui et Van Mook. Ce dernier se redressa enfin et osa regarder Malko.
— Je crois que ça va aller, dit-il d’une voix qu’il voulait humble et soumise.
Malko s’approcha et vérifia la profondeur d’un seul coup d’œil. Il ne fit aucun commentaire, se rapprochant du camion, il dit à Rachel :
— Enroulez-la dans la toile. Van Mook, aidez-la.
C’était celle qui avait servi à abriter les armes. Le Hollandais monta sur le plateau et aida la créole. Greta Koopsie était encore souple et ce ne fut pas difficile. Sous sa surveillance, Herbert Van Mook et Rachel portèrent le corps jusqu’à la fosse et l’y déposèrent doucement. Malko s’approcha alors, prit une poignée de terre de la main droite et la jeta sur le corps. Puis, il recula et se tourna vers Herbert Van Mook.
— Allez-y !
Le Hollandais reprit la pelle et entreprit de boucher le trou. À la fin, cela fit un tumulus de plus de cinquante centimètres de haut. Une sépulture qui en valait bien une autre. Le silence retomba. Rachel était retournée veiller sur Julius Harb. Herbert Van Mook posa sa pelle, fuyant le regard de Malko.
— Voilà ! fit-il d’une voix quand même mal assurée.
N’obtenant pas de réponse, il se décida à regarder Malko. Ce qu’il lut dans ses yeux dorés le mit mal à l’aise.
— On y va ? demanda-t-il.
— Nous y allons. Pas vous, dit Malko.
Herbert Van Mook essaya de ne pas montrer sa déconvenue. Ce serait plus difficile de se débrouiller avec l’or sans moyen de transport, mais il y parviendrait.
— Comme vous voulez, fit-il, humblement. J’étais revenu pour vous venir en aide. Je sais que je me suis conduit comme un salaud, mais je ne suis pas toujours comme ça.
Il s’arrêta, sentant que son speech ne passait pas la rampe. La tension était palpable. L’air semblait presque solide, tant il était gluant. Du camion, Rachel observait les deux hommes.
Malko, l’Uzi calée dans le creux de son coude gauche faisait face à Herbert Van Mook. Malko ferma les yeux, en proie à un vertige. Le Hollandais crut qu’il allait s’évanouir, et machinalement, relâcha son attention. Pendant une fraction de seconde, son visage ne refléta plus qu’une cupidité totale, féroce, inhumaine, faisant éclater le vernis d’humilité et de remords. Malko rouvrit les yeux à cette seconde précise.
Leurs regards se croisèrent et Van Mook, avec l’instinct d’un animal, comprit aussitôt. Sa main plongea pour saisir son 32 caché dans sa botte, mais ses doigts n’arrivèrent même pas à effleurer la crosse.
Malko avait appuyé sur la détente de l’Uzi. Ce qui restait du chargeur partit en quelques fractions de seconde dans un staccato assourdissant. Une série de taches rouges apparut sur le torse du Hollandais, en diagonale. Sous le choc des projectiles, Herbert Van Mook recula d’un pas puis, pivota sur la gauche en tombant, une main en avant. Ses muscles n’eurent pas la force d’amortir le poids de son corps et il s’effondra à plat ventre dans la boue rougeâtre. Sa tête se releva une fois, puis retomba. Il roula lentement sur le dos, sa main remonta à sa poitrine comme pour gratter ses blessures et il mourut.