Выбрать главу

— Quand tu veux », répondit Brian.

Il ne parla pas de cela non plus à Sigmund et Weil.

C’est le matin suivant que la photographie sortit de son imprimante, accompagnée d’une note non signée de Kirchberg.

Brian regarda la photographie, la posa face cachée sur son bureau, puis la reprit.

Il avait vu pire. Sa première réaction, son premier réflexe fut de penser au corps qu’il avait découvert un quart de siècle plus tôt hors des limites du pique-nique paroissial, au corps gisant entre les racines à nu de deux arbres, avec ses yeux d’un blanc laiteux et sa peau parcourue de fourmis qui ne se rendaient compte de rien. Il sentit son estomac se soulever comme ce jour-là.

La photographie représentait le corps d’un vieillard brisé sur un rocher couvert de sel. Les marques sur son corps pouvaient être de grosses contusions ou les simples effets de la décomposition. Mais il n’y avait aucune ambiguïté quant au trou dans son front : il provenait d’une balle.

La note non signée de Kirchberg disait : Rejeté par l’océan près de South Point il y a deux jours, sans papiers, mais identifié comme Tomas W Ginn (base de données ADN de la marine marchande des États-Unis). Un des vôtres ?

M. Ginn s’était apparemment aventuré hors des frontières du pique-nique. Tout comme Lise, se dit Brian avec consternation et écœurement.

Dans l’après-midi, il rappela Pieter Kirchberg. Qui se montra moins bavard, cette fois.

« J’ai bien reçu ce que tu m’as envoyé, dit Brian.

— Inutile de me remercier.

— L’un des nôtres… Qu’est-ce que tu voulais dire par là ?

— Je préférerais ne pas en discuter.

— Un Américain, c’est ça ? »

Pas de réponse. Un des vôtres. Donc, oui, un Américain, ou bien Pieter voulait-il suggérer que Tomas Ginn appartenait à la Sécurité génomique ? Ou alors sa mort ? Peut-être voulait-il dire un des vôtres l’a tué.

« Autre chose ? demanda Kirchberg. Parce que j’ai un tas de boulot qui m’attend…

— Encore un service, dit Brian. Si ça ne te gêne pas, Pieter. Un autre nom. »

TROISIÈME PARTIE

Dans l’Ouest

Quinze

Avant de pouvoir ajouter quoi que ce soit, en martien comme en anglais, le petit Isaac cessa de parler et sombra dans un sommeil dont on ne parvint pas à le tirer. Les Quatrièmes continuèrent à subvenir à ses besoins, mais ne purent traiter ni diagnostiquer son état. Les constantes vitales de l’enfant étaient stables et il ne semblait courir aucun danger immédiat.

Sulean Moï resta avec lui dans sa chambre. De l’autre côté de la fenêtre, le soleil brillait sur le désert, projetant des ombres effilées sur le sable alcalin. Deux jours passèrent. Un matin, comme cela arrivait parfois à cette époque de l’année, une tempête déboula des montagnes, couvercle de nuages d’un noir de charbon qui lâchèrent de nombreux éclairs et coups de tonnerre, mais seulement un peu de pluie. Au crépuscule, la tempête était repartie, laissant dans son sillage un ciel d’un turquoise éclatant et purifié. Une odeur fraîche et âpre flottait dans l’atmosphère. Et le garçon dormait toujours.

À l’ouest dans le désert, la brève averse avait fait naître des plantes chétives. D’autres choses fleurissaient peut-être aussi dans le vide. Des choses comme la rose oculaire d’Isaac.

Malgré son calme apparent, Sulean mourait de peur.

Le garçon avait parlé avec la voix d’Esh.

Elle se demanda s’il s’agissait de ce tremblement en présence de Dieu dont parlaient les textes religieux. Les Hypothétiques n’étaient pas des dieux – si elle comprenait bien la signification de ce mot simple mais d’une étrange élasticité –, mais ils étaient tout aussi puissants et tout aussi impénétrables. Elle ne pensait pas qu’ils avaient d’intentions conscientes, et même le mot « ils », grossièrement anthropomorphique, ne convenait pas. Mais quand « ils » se manifestaient, la réaction humaine habituelle consistait à se tapir et se cacher… la réaction instinctive du lapin face au renard ou du renard face au chasseur.

Deux fois dans ma vie, se dit Sulean : voilà mon fardeau à moi, d’assister à cela deux fois dans ma vie.

Elle sommeillait parfois sur sa chaise tout près du lit où reposait Isaac, dont la poitrine montait et redescendait au rythme de sa respiration. Elle rêvait souvent, des rêves plus agités et plus profonds qu’elle n’en avait eu depuis son enfance, et dans ceux-ci, elle se trouvait dans un désert différent, à l’horizon proche, au ciel d’un bleu sombre et pénétrant. Un désert avec des rochers, du sable et un certain nombre de pousses tubulaires ou anguleuses aux couleurs vives, comme la matérialisation des hallucinations d’un dément. Et bien entendu, il y avait le garçon. Pas Isaac. L’autre, le premier. Plus frêle qu’Isaac, avec une peau plus sombre, mais ses yeux, tout comme ceux d’Isaac, étaient devenus étranges, pailletés d’or. Il gisait là où il était tombé, abruti d’épuisement, et même si plusieurs hommes adultes accompagnaient Sulean, elle fut la première à oser approcher.

Le garçon ouvrit les yeux. Il ne pouvait rien bouger d’autre, ayant les bras, les jambes et le torse ligotés par des plantes rampantes ou des fibres flexibles. Les étranges pousses l’avaient immobilisé là, certaines lui étaient même passées à travers le corps.

Il était forcément mort. Comment quiconque pourrait-il survivre à un tel empalement ?

Mais il ouvrit les yeux. Il ouvrit les yeux et murmura :

« Sulean… »

Elle se réveilla, moire de sueur dans la chaleur sèche, sur sa chaise au chevet d’Isaac. Mme Rebka était entrée dans la chambre et la regardait.

« Réunion dans la salle commune, annonça cette dernière. Nous aimerions que vous y participiez, madame Moï.

— Oui, d’accord.

— Du changement dans l’état d’Isaac ?

— Aucun », répondit Sulean.

En pensant : Pour le moment.

Il ne s’agissait pas vraiment d’un coma. Simplement d’un sommeil, mais d’un sommeil profond de plusieurs jours. Isaac en sortit ce soir-là, et à son réveil, ne vit personne dans sa chambre.

Il se sentait… différent.

Plus vif que d’ordinaire : non seulement réveillé, mais davantage qu’il ne l’avait jamais été. Il avait l’impression de voir mieux, plus net. De pouvoir, s’il le voulait, compter les grains de poussière dans l’air, même sans autre source de lumière que sa lampe de chevet.

Il voulait partir vers l’ouest. Il se sentait attiré par ce qui se trouvait là-bas, même si cela n’avait pas de nom, du moins pas à sa connaissance. Une présence nouvelle, une présence qui le voulait et que lui-même voulait, avec une intensité proche de l’amour ou du désir sexuel.

Mais il ne quitterait pas la colonie, pas ce soir-là. Sa première longue marche, purement instinctive, n’avait rien donné, sinon la découverte de la rose, et la recommencer ne servirait à rien. Pas tant qu’il n’était pas plus robuste. Il avait néanmoins besoin d’échapper à l’atmosphère confinée de sa petite chambre. De sentir l’odeur de l’air et sa caresse sur sa peau.

Il se leva, s’habilla et descendit les escaliers, passa devant les portes fermées de la grande salle commune d’où sortaient les voix solennelles des adultes. Il sortit dans la cour. On avait posté une sentinelle au portail de derrière, sans doute pour empêcher Isaac de repartir. Mais le garçon resta de l’autre côté des bâtiments, dans le jardin clos.