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Le seul autre enfant dans la station était le garçon appelé Esh.

Ils ne lui avaient pas donné d’autre nom, juste Esh.

On l’avait créé pour communiquer avec les Hypothétiques, même s’il donnait l’impression à Sulean d’à peine arriver à communiquer avec son entourage. Même avec Sulean, dont il appréciait de toute évidence la compagnie, il prononçait rarement plus de quelques mots. On gardait Esh à l’écart, et on n’autorisait Sulean à le voir qu’à des moments convenus.

Elle était néanmoins son amie. Peu lui importait qu’Esh ait un système nerveux soi-disant réceptif aux signaux obscurs d’êtres de l’espace, pas plus qu’il n’importait à Esh qu’elle-même soit rose comme un fœtus mort-né. Leur singularité les unissait et avait par conséquent perdu toute importance.

Les Quatrièmes de la station du désert de Bar Kea encourageaient cette amitié. Les silences réfractaires d’Esh et son intelligence apparemment à la limite inférieure de la normale les décevaient. Il se montrait appliqué, mais dépourvu de curiosité. Il restait assis les yeux grands ouverts dans les salles de classe conçues pour lui par les adultes et assimilait un volume appréciable d’informations, mais avec une totale indifférence. Le ciel regorgeait d’étoiles et le désert de sable, mais l’un et l’autre auraient pu échanger leur place, en ce qui le concernait. Qu’il parle aux Hypothétiques, ou que ceux-ci lui parlent, nul n’en savait rien. Il gardait sur le sujet un silence obstiné.

Esh ne s’animait jamais autant que seul avec Sulean. On les autorisait certains jours à quitter la station pour explorer le désert environnant. Sous surveillance, bien entendu – il y avait toujours un adulte en vue –, mais comparé aux espaces confinés de la station, c’était une liberté extravagante. Bar Kea était terriblement aride, mais les quelques pluies printanières formaient parfois des flaques entre les rochers, et Sulean adorait les petites créatures qui nageaient dans ces mares éphémères : de minuscules poissons qui, comme des graines, s’entouraient d’un kyste d’hibernation quand l’eau s’évaporait, pour revenir aussitôt à la vie durant les rares pluies. Elle aimait prendre l’eau peuplée dans le creux de ses mains, et Esh regardait avec un émerveillement muet les choses se tortiller et lui glisser entre les doigts.

Esh ne posait jamais de questions, mais Sulean prétendait le contraire. À la station, on ne cessait de l’éduquer, de l’inciter à écouter ; seule avec Esh, elle devenait l’enseignante, lui le public captivé et silencieux. Elle lui expliquait souvent ce qu’elle avait appris durant la journée ou la semaine.

Les gens n’avaient pas toujours vécu sur Mars, lui dit-elle un jour alors qu’ils flânaient parmi les rochers poussiéreux écrasés de soleil. Des années et des siècles auparavant, leurs ancêtres étaient venus de la Terre, une planète plus proche du Soleil. On ne pouvait la voir directement, parce que les Hypothétiques l’avaient enfermée dans une barrière obscure, mais on savait qu’elle était là, grâce à la lune qui tournait autour.

Elle mentionna les Hypothétiques (que les Martiens appelaient Ab-ashken, un mot composé des racines pour « puissant » et « lointain ») tout d’abord avec précaution, en se demandant comment il allait réagir. Elle le savait en partie Hypothétique lui-même et ne voulait pas l’offenser. Mais le nom ne provoqua aucune réaction particulière, rien que son habituelle indifférence vide. Sulean se sentit donc libre de pontifier, d’imaginer, de rêver. Même à l’époque, les Hypothétiques la fascinaient.

Ils vivent dans les étoiles, plus loin que tout ce qu’on connaît, dit-elle au garçon.

Bien entendu, Esh ne répondit pas.

Ce ne sont pas vraiment des animaux, plutôt des machines, mais qui croissent et se reproduisent.

Ils font des choses sans raison apparente, lui dit-elle. Ils ont mis la Terre dans une bulle de temps ralenti il y a des millions d’années, mais personne ne sait pourquoi.

Personne ne leur a jamais parlé, dit-elle, sauf peut-être toi, j’imagine, et personne ne les a vus. Mais de temps en temps, il en tombe des morceaux du ciel, et des choses étranges se produisent

Il en tombe des morceaux du ciel : cette information provoqua une grande consternation parmi les Quatrièmes du Dr Dvali.

Celui-ci s’éclaircit la gorge : « Les Archives martiennes ne mentionnent aucun événement de ce genre.

— Non, reconnut Sulean. Et nous n’en avons jamais parlé non plus dans nos communications directes avec la Terre. Même sur Mars, ça se produit rarement… tous les deux ou trois siècles.

— Excusez-moi, dit Mme Rebka, mais il se produit rarement quoi ? Je ne comprends pas.

— Les Hypothétiques existent dans une sorte d’écologie, madame Rebka. Ils s’épanouissent, fleurissent puis dépérissent, et le cycle se répète encore et encore.

— Par les Hypothétiques, fit le Dr Dvali, j’imagine que vous voulez dire leurs machines.

— La distinction n’a peut-être aucun sens. Rien ne prouve que leurs machines autoreproductrices ne soient pas contrôlées par leur propre intelligence répartie et leur propre évolution contingente. Bien entendu, les déchets de leurs vies circulent dans le système solaire. Périodiquement, ils sont capturés par la gravitation d’une planète intérieure.

— Pourquoi ces choses ne sont-elles pas tombées sur Terre ?

— Avant le Spin, la Terre existait dans un système solaire beaucoup plus jeune. Il y a cinq milliards d’années, les Hypothétiques venaient à peine de s’établir dans la ceinture de Kuiper. S’il est arrivé à leurs machines d’entrer dans l’atmosphère terrestre, cela a été un événement rare, isolé. On a suffisamment signalé de lumières flottant dans le ciel ou d’étranges objets aériens pour laisser croire que c’est peut-être bien arrivé, de temps en temps, même si personne n’a compris ce qui se passait vraiment. La mise en place de la barrière Spin a exclu toute chute de ce genre, et aujourd’hui encore, la Terre est protégée des radiations excessives du Soleil par une membrane d’un type différent. Mars, pour son bonheur ou son malheur, est davantage exposée. Les Martiens ne sont pas arrivés comme des étrangers dans l’époque moderne, Dr Dvali. Nous nous sommes développés et avons évolué pendant des millénaires en connaissant l’existence des Hypothétiques et en sachant qu’en réalité, le système solaire leur appartenait.

— Les cendres qui nous sont tombées dessus, demanda Mme Rebka d’une voix pressante qu’enrouait une certaine hostilité, c’était le même phénomène ?

— Vraisemblablement. Tout comme les choses qui poussent dans le désert. Il est tout naturel de présumer qu’il y a eu des Hypothétiques dans le système solaire de cette planète pendant des siècles et des siècles. Les pluies annuelles de météorites sont plus probablement leurs détritus que les simples restes d’anciens corps célestes. La chute de cendres en a été un exemple particulièrement dense, peut-être à cause d’une exfoliation récente. Comme si on avait traversé un nuage de… de…