Le petit Isaac dormait, cette fois davantage à cause de l’épuisement que des sédatifs, d’après Lise. Les adultes s’étaient regroupés pour discuter. De sa voix persuasive aux douces modulations, le Dr Dvali avançait des hypothèses sur la chute de cendres. « Peut-être s’agit-il d’un événement cyclique. On en trouve des traces dans les profils stratigraphiques… c’était une partie du travail de votre père, mademoiselle Adams, même si nous n’avons jamais su comment l’interpréter. De très fines couches de cendres compressées dans la roche à des intervalles d’environ dix mille ans.
— Vous voulez dire que ça arrive tous les dix mille ans ? demanda Turk. Tout est recouvert de cendres ?
— Pas tout. Pas partout. Essentiellement l’Ouest profond.
— La couche devait être plutôt épaisse pour avoir laissé des traces, non ?
— Oui, ou bien durer longtemps.
— Parce que ces bâtiments n’ont pas été construits pour supporter beaucoup plus que leur propre poids. »
Des toits qui s’effondraient, de la poussière qui ensevelissait les survivants : une Pompéi froide, se dit Lise. Pensée glaçante. Mais une autre lui vint. Elle dit : « Et Isaac ? La chute de cendres a un lien avec ce qui lui arrive ? »
Sulean Moï la regarda d’un air triste. « Bien sûr », répondit-elle.
Isaac le comprenait mieux dans ses rêves, où la connaissance lui apparaissait comme des formes, des couleurs et des textures muettes.
Dans ses rêves, planètes et espèces se présentaient comme des pensées vagabondes, se voyaient rejetées ou confiées à la mémoire, évoluaient comme évoluent les pensées. Son esprit endormi fonctionnait à la manière de l’Univers… comment pouvait-il en être autrement ?
Des phrases à demi entendues s’infiltraient dans sa conscience flottante. Dix mille ans. La poussière était déjà tombée avant, il y avait dix mille ans et encore dix mille ans auparavant. De vastes structures ensemençaient l’espace de leurs résidus, alimentant des processus cycliques qui tournaient et tournaient encore comme des diamants taillés. La poussière tombait dans l’Ouest parce que l’ouest l’appelait, tout comme il appelait Isaac. Cette planète n’était pas la Terre. Elle était plus âgée, elle existait dans un univers plus ancien, de vieilles choses y vivaient à l’intérieur. Des choses y vivaient à l’intérieur, peu attentives, mais qui écoutaient, parlaient, vibraient sur de lents rythmes millénaires.
Il entendait leurs voix. Certaines étaient proches de lui. Plus proches que jamais.
Les poutres et la charpente surchargées du motel continuèrent de gémir une fois la nuit tombée et tout au long de celle-ci – la direction envoya des employés déblayer le toit –, mais les cendres tombèrent de moins en moins fort et l’aube montra une atmosphère plus claire, bien que semi-transparente et granuleuse. Malgré tous ses efforts, Lise s’était endormie recroquevillée sur un matelas de mousse, le visage maculé de sueur et les narines pleines de la puanteur de la poussière.
Elle fut la dernière à se réveiller. En ouvrant les yeux, elle vit les Quatrièmes debout devant les deux fenêtres de la chambre. Y entrait une lumière moins vive que par une pluvieuse journée d’automne, mais davantage que Lise ne l’avait espéré pendant la chute de cendres.
Elle se redressa. Elle portait ses habits de la veille, et la crasse de la veille lui collait à la peau. Ainsi qu’à la gorge. Voyant bouger la jeune femme, Turk lui tendit une bouteille d’eau, qu’elle vida avec reconnaissance. « Quelle heure est-il ?
— Vers les huit heures. » Huit heures selon le long calcul horaire d’Équatoria. « Le soleil est levé depuis un moment. La poussière a cessé de tomber, mais pas de se déposer. L’air est plein de poudre fine.
— Comment va Isaac ?
— Il ne hurle plus, en tout cas. Tout va bien… mais tu devrais peut-être jeter un coup d’œil par la fenêtre. »
Mme Rebka recula pour s’occuper d’Isaac, ce qui permit à Lise de prendre sa place derrière la vitre, d’où elle regarda dehors à contrecœur.
Elle ne vit toutefois rien d’inattendu. Rien qu’une route recouverte de cendres par le vent, celle par laquelle ils étaient tant bien que mal arrivés la veille, poussant leur véhicule aux limites de son endurance. Celui-ci se trouvait à l’endroit où ils l’avaient laissé, son côté au vent sous une dune de poussière. Ses roues en métal ajouré étaient toujours dilatées, aussi grosses que les pneus des semi-remorques industriels garés derrière lui en rangées se protégeant les unes les autres. Dans la lumière du jour, faible et pleine de grain, Lise apercevait malgré tout la station-service, à une centaine de mètres au sud. Aucun piéton sur la route, mais des visages aux autres fenêtres. Rien ne bougeait.
Non… ce n’était pas tout à fait exact.
La poussière bougeait.
Derrière la cour, dans le vide gris de la route, une espèce de tourbillon se forma sous ses yeux. Dans les cendres, une zone grande comme une table de salle à manger se mit à tourner lentement dans le sens des aiguilles d’une montre.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
— Regardez », conseilla le Dr Dvali, debout près de Turk.
Lise sentit la main de ce dernier venir recouvrir son épaule gauche et posa sa main droite par-dessus. La rotation des cendres s’accéléra, se rida au milieu du vortex, ralentit à nouveau. Le spectacle ne plaisait pas à Lise. Il lui paraissait contre nature et menaçant, ou peut-être était-ce juste l’impression qu’elle captait des autres personnes, qui savaient à quoi s’attendre, qui y avaient déjà assisté. Quelle que soit cette chose.
Puis la poussière explosa – comme un geyser, se dit Lise – et projeta un panache d’environ trois mètres dans les airs. Le souffle coupé, Lise ne put s’empêcher de reculer d’un pas.
Le panache se courba dans le vent pour finir par se dissiper dans l’atmosphère putride, mais quand la poussière disparut, il devint flagrant qu’elle avait laissé quelque chose derrière elle… quelque chose de brillant.
On aurait dit une fleur. Une fleur couleur rubis, s’émerveilla Lise, avec une tige lisse et une texture qui évoquait la peau d’un nouveau-né. La tige et la fleur étaient de la même nuance hypnotique et profonde de rouge.
« C’est la plus proche jusqu’à maintenant », indiqua Turk.
La fleur – un terme auquel les pensées éperdues de Lise ne pouvaient s’empêcher de revenir, tant cela ressemblait vraiment à une fleur, avec une couronne de pétales sur une tige gargantuesque (Lise s’aperçut qu’elle pensait au jardin de sa mère en Californie : les tournesols y avaient à peu près cette taille quand ils montaient en graine) – commença à se courber et se tortiller, à tourner sa tête convexe vers une mélodie inaudible et sans rythme.
Elle dit : « Il y en a d’autres ?
— Il y en a eu.