Elle ne lui fit pas la grâce d’une réponse. Il n’en méritait pas. Parce qu’elle l’accompagnait, bien entendu. Jusque dans le grand inconnu, ou quelle que soit la destination des gens bien quand ils disparaissaient.
QUATRIÈME PARTIE
Le Rub al-Khali
Vingt-trois
Au moment de la deuxième chute de cendres, Brian Gately était rentré sain et sauf à Port Magellan.
Sigmund et Weil avaient fait quelque chose de remarquable en sa présence, alors qu’ils survolaient le col Bodhi pour revenir dans la plaine côtière : ils avaient admis leur défaite. Les Quatrièmes s’étaient dispersés, Weil le reconnut, et leur colonie incendiée n’avait produit d’autres preuves que les restes carbonisés d’un bioréacteur caché dans un sous-sol. On n’avait rien découvert de compromettant dans l’avion dérobé de Turk Findley, quant aux quatre captifs, il s’agissait manifestement de leurres, à l’âge avancé même selon les critères des Quatrièmes.
« Et donc », demanda Brian au moment où leur avion passait bien au-dessus d’une gorge dans laquelle un camion-citerne solitaire négociait les épingles à cheveux, « du coup, vous rentrez chez vous ?
— Bien sûr que non, on n’abandonne pas. On continue ce qu’on fait depuis des années : surveiller les communications et lancer des logiciels sur des sites de surveillance stratégiques. Tôt ou tard, on trouvera quelque chose. En attendant, on a éliminé un bioréacteur de plus. Et au moins, on a méchamment foutu la merde dans les plans d’une certaine personne.
— Et pour ça, interrogea Brian, des gens meurent ?
— Qui est mort, Brian ? Je n’ai pas souvenir que quelqu’un soit mort. »
Il finit donc par regagner son petit appartement dans la ville polyglotte, où il se trouvait seul quand le ciel se remplit à nouveau des débris lumineux de très vieilles machines incompréhensibles.
Il regarda les journaux télévisés locaux avec une vague indifférence. Les présentateurs utilisèrent des termes comme « étrange » et « sans précédent », sans impressionner Brian pour autant : ce n’était qu’une espèce de pourriture céleste, les résidus d’une immense désintégration. Les Hypothétiques avaient construit leurs intelligences dans les espaces glacés entourant et séparant d’innombrables étoiles, et ils les avaient construites pour durer, à coup sûr, mais aucune fabrication ne durait éternellement. Les pyramides d’Égypte s’érodaient, les aqueducs romains n’étaient plus que des tronçons de pierre brisée. Les constructions des Hypothétiques devaient, elles aussi, s’effriter après avoir servi durant le nombre, petit ou grand, d’années prévues.
Les cendres engendraient des monstruosités, dont certaines visibles de sa fenêtre. À une dizaine de mètres de là, sur la route, à l’endroit où le quartier commercial arabe devenait un simple labyrinthe déstructuré de souks et de salons de thé, un tube vert de la taille d’une canalisation d’égout se contorsionna comme sous l’effet d’un vent puissant puis tomba en travers de la chaussée.
Il se repassa en esprit le tout dernier appel téléphonique de Lise. Où était-elle maintenant ? Sigmund et Weil eux-mêmes n’avaient pu répondre à cette question. Elle avait fui avec les Quatrièmes dissidents, victime de ses propres et extravagantes sympathies. Libre, dans un sens déplaisant du terme. Intacte. Pas encore tombée sur terre comme une très vieille machine.
Nettoyer les cendres prit davantage de temps qu’après la première chute. Et comme elles venaient de tomber pour la deuxième fois, les gens qu’on voyait à la télévision se posaient de graves questions. Était-ce terminé, ou cela recommencerait-il ? Les effets suivaient-ils une courbe exponentielle, chaque fois plus étranges et plus désastreux, jusqu’à recouvrir totalement Port Magellan d’une multitude d’espèces d’énormes jouets pour enfants ?
Une partie de Brian voulait refuser cette possibilité, tandis qu’une autre s’en délectait. Après tout, se dit-il, c’est une planète étrangère : nous avons été bien crédules de nous imaginer pouvoir simplement y emménager sans encombre pour y vivre comme sur une deuxième Terre.
Mais les autorités civiles, telles des fourmis, dégagèrent méthodiquement les débris et rétablirent leurs lignes de communication phéromonale. Quand il ne put plus l’éviter, Brian quitta son appartement et, roulant sur les avenues souillées, se rendit au quartier américain, au bâtiment du consulat, aux bureaux du Département de Sécurité génomique, antenne de Port Magellan.
Il passa devant son propre bureau pour gagner celui de son supérieur immédiat, un légat consulaire du nom de Larry Diesenhall. Carriériste de cinquante-cinq ans au crâne rasé et aux yeux à la teinte si délicate qu’ils semblaient dessinés au crayon de couleur, Diesenhall leva la tête vers Brian et lui sourit. « Content de te revoir, Brian. »
De te revoir enfin. Le fils prodigue. Brian sortit de la poche de sa veste une enveloppe, qu’il laissa tomber sur la table impeccable de Diesenhall.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Regarde. »
L’enveloppe renfermait deux clichés… ceux expédiés par Pieter Kirchberg, des copies réalisées le matin même par Brian sur son imprimante. Il détourna les yeux au moment où Diesenhall ouvrait l’enveloppe.
« Nom d’un chien ! fit ce dernier. Vingt dieux ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Les morts, pensa Brian. Les morts, qu’on ne voit pas, d’habitude, dans les pique-niques paroissiaux et les bureaux convenables. Il s’assit et expliqua Tomas Ginn, Sigmund et Weil, la colonie en feu dans le désert, les Quatrièmes qui avaient eu la malchance d’être découverts dans l’avion de Turk Findley et à qui on avait essayé d’arracher des aveux, peut-être sous la torture, peut-être pas. À plusieurs reprises, Diesenhall essaya de l’interrompre, mais Brian ne cessa pas de parler, continua à déverser convulsivement un flot de paroles trop puissant pour qu’on puisse l’endiguer.
Quand il eut fini, Diesenhall le regardait fixement, bouche bée.
« Brian… C’est contrariant. »
On peut le décrire de cette manière, se dit Brian.
« Je veux dire, la vache ! Tu te rends compte à quel point ta position est précaire, là ? Tu viens me trouver pour te plaindre de Sigmund et Weil, mais je n’ai rien à voir avec eux. Ce que fait le Comité d’action exécutive ne rentre pas dans le cadre du mandat public. Ni toi ni moi ne sommes membres de ce comité, Brian. Et il n’a pas de comptes à rendre à des gens comme nous. Tu as eu une relation avec une femme qui était apparemment très impliquée avec des Quatrièmes connus, et en ce qui te concerne, j’espère que tu t’en rends compte, le résultat aurait pu être bien pire. On a posé des questions sur toi. Sur ta loyauté. Et je me suis porté garant de toi. Je l’ai fait de bon cœur. Et voilà que tu viens me voir avec ces allégations et ces… » Les photos. « Ces obscénités. Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Je ne sais pas. Que tu t’indignes. Que tu te plaignes. Que tu fasses un rapport.
— Vraiment ? Tu veux vraiment que je fasse une de ces choses ? As-tu la moindre idée de ce que cela signifierait pour toi et moi ? Et tu penses que ça améliorerait la situation ? Que ça ferait le moindre bien ? Que ça changerait quelque chose, à part pour nous ? »
Brian y réfléchit. Et ne trouva aucun contre-argument. Sans doute Diesenhall avait-il raison.
Il sortit de sa poche une seconde enveloppe, qu’il lâcha sur le bureau. Diesenhall recula d’un coup, les mains fuyant vers le bord du meuble. « Bon Dieu, qu’est-ce que c’est ?