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— Tu te rappelles, San-A., quand t’est-ce qu’on est revenus de l’hosto, Berthe ne se trouvait plus à tome ?

— Ton honorable concierge a même précisé qu’elle était partie avec des amies…

— Des clous. Ce soir, comme la pauvrette était toujours pas rentrée et que j’avais pas de clé, je suis été requérir le serrurier du bout de ma rue. Il m’ouvre, je lui paie un verre vu que c’est une vieille connaissance de comptoir, et c’est alors que j’avise une lettre dactylographiée punaisée contre le mur de la cuisine. Je ligote la chose ci-jointe.

Il se racle le couloir et enchaîne, retrouvant intacte sa belle et sobre voix d’analphabète. (C’est à la lecture d’un texte que l’inculture d’un individu est le plus probante.)

Si vous tenez à retrouver votre femme vivante, trouvez-vous à dix heures ce soir à la fête foraine de la porte de la Chapelle devant la baraque de la femme-canon.

A l’écoute de ce texte je ne suis pas loin de me demander si ça n’est pas Berthe, la femme-canon ! Elle a des vaches disposes pour pulvériser les records, cette chérie !

— Ecoute, Pomme à l’huile, tranché-je, ton affaire m’a l’air d’être un rude canular. Ça sent son poisson d’avril anticipé jusqu’à Saint-Cloud !

— Tu crois ? espère-t-il. Pourtant y a néanmoins du troublant dans ce circus…

— La disparition de ta petite médème ? demandé-je, en décidant que la B.B. s’est levé un nouveau gigolpince.

Car elle a une santé de fer et des dons de séductrice, la chère femme. C’est large comme la Tour de Londres et ça vous tombe des bonshommes en veux-tu en voilà ! Parfois c’est à se demander ce qu’ils ont dans la tronche, les minets ! Dans la tronche et dans le kangourou à trois places ! Une déesse carrossée par Balmain les laissera froids et ils s’enticheront par contre d’une tarderie bien horrible, bourrée de graisse et de fanons. C’est comme Béru, jadis, au claque de son chef-lieu avec la boscotte ! C’est mystérieux, les sens ! C’est pernicieux ! C’est déroutant ! C’est imprévisible !

— Oui, enchaîne-t-il, coupant court à mes réflexions, je me suis rencardé à propos de la soi-disant amie dont avec laquelle Berthe aurait quitté le domicile conjugal…

— Alors ?

— Là, tu vas être sidéré, Mec, car, crois-moi si tu voudras, mais son signalement correspond à celui de la fille blonde qu’on retrouve à tout bout de champ dans nos lattes depuis hier !

Cette fois, je cesse de prêter à la Baleine des amours coupables — dont elle saurait faire usage le cas échéant, soit dit entre nous et entre parenthèses. Cette souris aux cheveux de lin, je commence à avoir use fichue envie de la rencontrer.

Sacrée Hildegarde, va !

Je ne sais pas si dix heures sonnent quelque part car, dans le fracas de la fête, on ne saurait les ouïr, toujours est-il que le cadran de ma Piaget est formel : il est dix plombes à ne plus en pouvoir, et si je m’obstine à le fixer il va finir par être dix heures une en pas plus de soixante secondes ! Les autotamponneuses font un charivari du diable. C’est le manège le plus bruyant. Celui qui attire le plus de chalands, le plus de nonchalants aussi. Il assouvit les passions, il assume les désirs rentrés… On y rencontre ceux qui n’ont pas de voiture et qui se donnent l’illusion d’en avoir… Et ceux qui, en possédant une et ayant la hantise de la cabosser, s’offrent des collisions bien féroces au volant de leur autotampon histoire de liquider leurs complexes.

Faut les voir se télescoper à bloc, dents crispées, yeux fous, rictus pour masques de carnaval ! Des gueules terribles ils arborent ! Démoniaques ! Assassines ! Vicieuses à outrance ! Y a du meurtre dans toute leur personne, aux tamponneurs. Ils sont destructeurs, Attilas, ravageurs, broyeurs de tôles… Et les étincelles crépitent au bout des perches, sur la grille électrifiée. Et les filles qui les accompagnent gloussent, se pâment, prennent leur fade de se sentir au côté d’aussi puissants guerriers, d’aussi nobles chevaliers, d’aussi valeureux et intrépides conducteurs. La viandasse malaxée, les rires arrachés du ventre par les violentes secousses ! Toute la tripaille en émoi, tout le viscéral en délire, tous les sens paniqués… Rrraoûm ! Vlan ! Bing ! Encore ! Ah ! salaud ! tu m’as eu ! Bouge pas, ça va être ton tour, ta fête (foraine), ton apothéose ! Laisse que je te coince, ordure ! Et baoûm, on lui fonce dessus, au méchant feinteur ! Vautour sur sa proie en tire-d’aile. On le Kamikase ! Vive la torpille humaine ! La plus riche des morts, c’est celle-là : l’anéantissement par percussion de l’adversaire. La mort par la destruction d’autrui. La fête à la ferraille, mes fils ! Dans le tohu-bohu, la musique, les cris, les méchantes lumières…

L’inventeur de l’autotampon ? Quelqu’un ! Un grand psychologue, le roi des défoulants ! A côté, le manège de la fusée cosmique ne fait pas recette, malgré son fuselage profilé, sa capsule détachable et ses feux météoriques. La populace, faut l’admettre, elle s’en tamponne, des exploits spatiaux. Elle est pas chaude pour la grande vadrouille astrale. La Terre lui suffit.

Elle a ses bagnoles, sa tévé, ses impôts, ses traites à payer, alors pour ce qui est du cosmos, qu’il laisse son adresse, on lui écrira. Un jour, à la terrasse de Lipp, j’ai entendu l’exclamation d’un gars qui matait en première feuille de Lazareff-Soir des exploits fuséeux… (Une fusée amerloque avait réussi à se carrer le naze dans le fion d’une autre.) « Encore ! Ils nous pèlent avec leurs conneries », s’est exclamé l’érudit que je vous fais état ! Textuel. Lui, dans France-Soir, il préférait, à ces fabuleuses performances, le garagiste assassin on la bande dessinée de San-Antonio.

Le Gros qui a cessé de larmoyer regarde autour de soi avec une légitime anxiété.

— Il est dix plombes, non ? murmure-t-il.

— Et comment ! renchéris-je.

— Tu crois pas que c’est une galéjade ? suppose-t-il.

— Tel a été mon premier sentiment, Béru, mais puisque tu me dis que Berthe est partie avec la mystérieuse Hildegarde, nous devons attacher de l’importance à ce message…

Nous faisons les mille pas devant la crèche de la femme-canon, Mme Lola, elle s’appelle. Une affiche alléchante nous promet ses quatre cent soixante livres, son mètre cinquante de bout de cuisse et bien d’autres richesses peu communes.

Cent francs pour visionner cette merveille ! Au prix où est le beurre c’est donné, non ?

— Mince ! s’écrie le Gros. (A vrai dire il emploie un autre mot comportant le même nombre de lettres, mais dont les trois du milieu diffèrent…)

— Que t’arrive-t-il, intellectuel à tignasse ?

— Mate un peu ce qu’on vient de me coller dans la main !

Il tient un morceau de papier roulé menu.

— Qui donc t’a remis cela ?

— Je ne sais pas. Ça m’a chatouillé la paume. Le temps que je m’ai retourné, j’ai vu personne !

Il déroule le parchemin. Il s’agit d’un horoscope comme en distribuent certains appareils automatiques sur les champs de foire. Car l’homme a tout annexé, tout standardisé, y compris le futur.

Au dos de l’imprimé on a écrit en caractères bâtons :

PRENEZ LE TRAIN FANTÔME.

L’intrigue se corse décidément.

Le manège en question se trouve juste en face de la roulotte de Mme Lola. C’est un vaste baraquement à l’intérieur duquel gronde un bouzin de tous les tonnerres. Ça hurle, ça pouffe, ça glapit. Hystérique, cet endroit.

On prend deux biftons et on s’installe à bord d’un petit chariot. Illico le système à crémaillère s’enclenche et c’est le départ. Nous v’là happés littéralement ; catapultés dans des intérieurs vénéneux, dans un univers de sorcière soufreuse, dans une fausse nécropole pour musée Grévin. Le chariot virevolte, fonce sur des murs de brique qui se révèlent mous. Des figures grimaçantes nous bondissent au visage… Des squelettes de plastique surgissent dans le faisceau merdeux d’un projecteur et s’escamotent. Des chauves-souris bidons nous décoiffent… Des mains vertes nous claquent… On pique sur un miroir où fulgurent nos deux bouilles éclairées façon outre-tombe. Au suprême moment, le chariot pivote pour éviter l’obstacle… Nous franchissons un rideau de perles noires et débouchons alors en enfer… C’est le clou du voyage. Sa grande escale prestige ! Là, le chariot marque un arrêt. On est environnés de flammes… Des suppôts de Satan activent les brasiers… Ils ont des capes rouges et des têtes de mort vertes… Les péons de l’épouvante ! Une bande sonore émet un vacarme savamment composé de hurlements de damnés et de danses macabres de Saint-Saëns.