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Je l’écoute. Il parle d’or. Curieux comme il se rabat sur la logique, mon Béru, dans les cas graves. Sa cervelle en terre glaise se met à fonctionner. Elle coince un brin, les rouages gémissent, ses cellules grises patinent mais dans l’ensemble ça tourne rond, faut admettre…

Le Fouquet’s est presque vide. Un couple chichiteux bouffe du saumon fumé dans la partie restaurant, tandis que, côté bar, deux vieux crabes à monocle, au faciès couperosé, éclusent leur soixante-douzième scotch de la journée en échangeant des réflexions d’une voix pâteuse. Des piliers… Ils passent leur vie ici. Ils finissent par se ressembler à force d’être ivres et monoculés ensemble. Ils boivent, regardent autour d’eux d’un œil (le bon) à la fois curieux et hautain… Puis ils se disent deux mots, trois à la rigueur, et se remettent à picoler. On dirait qu’ils attendent, non pas quelqu’un, mais quelque chose de très important. En fait, ce qu’ils attendent, c’est leur mort, ces chers vieux désœuvrés. Ils n’ont rien d’autre à branler que de laisser couler le temps. Alors ils se beurrent façon mondaine, le carreau bloqué dans le lampion…

Fossilisés ! Portant témoignage d’une époque révolue. Ils ont la biture scientifique. Ils sucrent, mais avec élégance, si bien que leur tremblote ressemble encore à de la distinction. On leur presserait la trogne, il sortirait tout de suite du sanieux, du pestilentiel. Ils ont la décomposition à fleur de peau, mais guindée. Les garçons les servent avec respect et familiarité. Par moments un des deux kroumirs se lève, lentement, en s’efforçant de conserver sa dignité et son équilibre, l’un n’allant pas sans l’autre. C’est laborieux… Une fois debout, il reste un instant immobile, comme indécis, rassemblant sa volonté, bandant ses vieilles et maigres forces… On dirait qu’il réfléchit… C’est faux : il récupère. Le tout est de se remettre en marche, d’atteindre la porte sans tituber. Il a besoin de tous ses accessoires pour sauver la face : du monocle pour justifier la fixité du regard, de la canne à pommeau d’argent pour jouer les stabilisateurs, de sa vieillesse aussi pour avoir le chemin dégagé, se faire retirer les obstacles… Il sort comme si un truc urgent le commandait… Il va marchoter sur les Champs-Elysées… Il descend jusqu’à la rue Quentin-Bauchart, remonte la rue François Ier, tourne dans l’avenue George V et revient au Fouquet’s, la mine solennelle, l’allure assouplie, le visage décongestionné, la beurranche quelque peu volatilisée. Il retourne s’asseoir près de l’autre, face au bar… L’air soulagé. On peut croire qu’il vient de prendre des mesures importantes, qu’il a passé des ordres en Bourse, ou téléphoné qu’on mette en vente ses haras de Normandie. Il se recommande un scotch. Sa main flageolante n’attendait que le contact glacé du verre, ses oreilles avaient besoin du bruit musical des glaçons et sa bouche en forme d’anus flétri se tend d’office vers la mamelle généreuse. Il boit cette nouvelle première gorgée avec délice, comme un bébé boit la vie.

Alors c’est au tour de l’autre à décarrer pour la balade élyséenne… Ces deux-là, je vous le redis, ils attendent la mort. Ils sont sans impatience, dociles, dignes, souverains… Prodigieusement inutiles par plaisir, par vocation, par essence, par hérédité. On sent qu’ils ont travaillé cette inutilité pendant des lustres, qu’ils l’ont polie, patinée, fignolée, qu’ils l’ont voulue totale et sublime. On voit qu’ils y sont parvenus, que leur vieillesse est une réussite totale, quelque chose de beau et d’accompli. La mort, attendrie, n’ose pas porter la main sur eux. Elle recule en voyant leur monocle derrière lequel bute leur œil exorbité qui ressemble à un poisson exotique figé contre le verre de son aquarium. Elle est frappée par la réussite de ces existences, la mort. Ils ont déjà fait le plus gros de son boulot ; les anéantir sera aussi simple que de souffler la bougie d’un chauffe-plat, alors elle les contemple amicalement et, penchée sur leurs deux carreaux dérisoires, elle s’y mire avec volupté.

Comme ma méditation ne dit rien qui vaille au Gros, il murmure :

— Tu crois sérieusement qu’elle cherchait quelqu’un chez Froufrou, Hildegarde ?

— On le dirait…

— Qui est-ce qu’elle pouvait espérer trouver dans un boxon ?

— Un habitué de la prostitution probablement…

— Mais qu’est-ce qu’un habitué aurait à voir avec mon oncle Prosper et avec moi ? Car enfin, enchaîne le Mastar, sans attendre une réponse que je ne songe du reste pas à lui fournir, si c’étaient les clients qui l’intéressaient, ça n’étaient pas les propriétaires, et lycée de Versailles…

— Toujours impeccablement pensé, Gros. Aussi bien tes conclusions ne font-elles que renforcer la solidité du point d’interrogation qui nous est posé. Enfin, on va bien finir par mettre la main sur ces donzelles. J’ai communiqué la photo de notre souris à la Grande Taule et ça doit déjà remuer dans tous les azimuts. Dès demain, nous aurons sûrement du nouveau…

Il hoche sa belle trogne de Français moyen.

— Demain c’est demain ! déclare lugubrement mon compagnon.

— On ne peut rien fiche de plus ce soir. Il est plus d’une plombe, les clandés ont baissé le rideau de fer !

— Les clandés p’t’être, mais Paname est bourré de tapins à cette heure. Si Hildegarde marne dans le pain de fesses, probable que des nanas la connaissent, non ? Enfin, je suis pas commissaire, mais je vois le topo comme ça, moi !

Il repousse son glass vide.

— Je vais te dire, San-A., j’ai honte d’écluser du whisky tandis que ma Berthe se morfond dans un cul de calebasse fausse ou est peut-être morte. Tonnerre de Zeus ! si je remue pas tout Pantruche pour la retrouver, c’est que je suis devenu la dernière des lavasses !

Il commence à tellement remuer Paris que, sous la poussée de sa fougue, notre table culbute avec tout son matériel. Les glaçons font du skating (c’est bien leur tour) et glissent jusque sous les pinceaux d’une vieille dame goitreuse qui revenait des toilettes.

La vieillarde patine et culbute, heureusement pour son arthrose de la hanche, elle s’agrippe au bras d’un petit serveur. Malheureusement, le petit serveur radine des cuisines avec une pyramide de plats coiffés d’un capuchon métallique. Heureusement, il lâche ses plats pour retenir la momie. Malheureusement, les plats dégringolent sur le couple tortorant le saumon. Le monsieur se prend un couvre-plat sur la calvitie et la dame, plus raisonnable, se contente d’un steak tartare dans le décolleté. Le jaune d’œuf cru posé sur le paquet de viande hachée lui dégouline dans les profondeurs. Il s’ensuit de la confusion dans l’établissement. Bibi, le chat du Fouquet’s (le plus gros matou de Paris), qui pionçait sous une table voisine, trouve que le haut n’est plus fréquentable et se taille au sous-sol pour retrouver René le standardiste.

— Si t’as payé, on pourrait peut-être se retirer dans nos terres ? suggère Bérurier qui n’a plus le goût des altercations.

La neige s’est remise à tomber… Elle tourbillonne autour des lampadaires et va se poser avec précaution sur les pavés luisants où elle se transforme séance tenante en bouillasse.