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Les Champs-Elysées sont encore animés. C’est le dernier petit rush avant le grand calme de la nuit.

— Qu’est-ce qu’on entreprend ? demande le presque héritier.

— Bouge pas. On va se faire des amazones, c’est-à-dire des mondaines motorisées.

Je regagne ma chignole, suivi du Gros.

Pourquoi le désespoir de Béru m’affecte-t-il modérément ? Je devrais compatir, l’aimant beaucoup, vivre sa peine. En réalité, le kidnapping de Berthe m’intrigue plus qu’il ne m’inquiète. Ça doit venir du personnage. C’est la cocasserie qui domine, qui prime, qui balaie tout autre sentiment. Je me sens un peu glacé de l’intérieur depuis quelque temps. Toujours la souris dont j’ai parlé à Béru qui me galope dans l’âme en talons aiguilles. Faut surveiller ça, réagir sérieusement. Cette fille a mis l’embargo sur mon corps et sur mon esprit. Ma viande a la nostalgie de la sienne et quand j’imagine sa silhouette, une espèce de musique triste retentit en moi. Ça a débuté pourtant d’une manière très classique… Chez des amis communs… Mais à quoi bon vous raconter ? Le besoin de s’épancher ? Vous croyez que ça aide ? Une illusion ! Sur le moment on se dit que ça soulage. Et puis après on sent sa peine intacte et, en plus, on a l’impression de s’être couillonné soi-même. Elle se tenait dans un coin du salon. La grand-mère de la maison l’avait entreprise et lui bonnissait son opération de la rate, avec tous les détails. Odile faisait semblant de l’écouter, mais je voyais bien qu’elle rêvassait. Je lui ai trouvé l’œil pas heureux, une inquiétante petite lumière tourbillonnait dans sa prunelle. Et sa lèvre faisait un léger pli, comme pour amorcer un sourire désabusé. Elle était jolie, châtaine, pas grande… Vingt-cinq ans environ et bien faite. Je me suis accoudé au marbre de la cheminée pour la détailler. Elle acquiesçait dès que la vioque reprenait salive, d’un air encourageant. Elle avait du mérite ! Après le café, se farcir l’ablation d’une rate de grand-mère, c’est héroïque, non ? Nos regards se sont accrochés. Je lui ai souri, elle m’a souri. Ça débute toujours par deux sourires, une histoire d’amour. A la fin de la soirée, je me suis arrangé pour partir avec elle. Je l’ai déposée devant son domicile. En cours de route, on s’est raconté le minimum. Elle venait de divorcer, elle avait une petite fille et fabriquait des émaux… Je lui ai dit que je l’attendrais le lendemain à deux heures au Paris. Elle est venue. Tout ça est banal quand on l’écrit comme un rapport de gendarme. Elle portait un manteau noir avec un col de fourrure blanche. C’est ce manteau, je crois bien, qui a tout déclenché… Pourquoi certains objets vous touchent-ils ? Oui, le manteau à col blanc, c’est lui le responsable. Il exprimait complètement Odile. Là-dedans elle ressemblait à ce que j’attendais d’une femme. Elle avait de la tenue, une certaine dignité un peu surannée, un air sérieux et doux…

— Ben, qu’est-ce t’attends pour déhotter ? grommelle le Mastar. T’es dans les vapes ou quoi ?

Je lui tends un sourire d’excuse et je démarre. La neige tombe de plus en plus fort et se met à séjourner sur les arbres… Elle est prise dans d’étranges remous qui la malaxent. Brusquement, les Champs-Elysées ont je ne sais quoi d’irréel, de feutré. Je remonte en direction de l’Etoile et j’emprunte l’avenue Foch à faible allure.

— Tu crois qu’on va dégauchir du cheptel ? s’inquiète mon ami.

— Tu vas voir…

Effectivement, ça ne rate pas. Bientôt une bagnole américaine nous suit et se met à nous lancer des appels de phares. Je ralentis. La Chevrolet nous double en mollesse. A l’intérieur, il y a deux filles. Les passagères nous adressent un sourire enjôleur. Je file à mon tour un appel de phares, alors la guinde des pouffasses se range devant nous. Je stoppe et vais à l’abordage. Il y a une brune et une rousse. Des personnes d’apparence très convenable. On dirait deux petites bourgeoises dont les époux sont en mission au Sénégal et qui ont décidé de se dévergonder un brin.

— Bonsoir, mes chéries, je leur lance, la vie est belle ?

La conductrice se colle une cigarette dans le bec et l’allume avec l’allume-cigare du tableau de bord.

— Convenable, répond-elle. Vous ne vous ennuyez pas trop, seul avec votre copain ?

— M’en parlez pas, j’ai un vague à l’âme qui me gratte la gorge comme une angine. Si vous aviez une recette contre cette maladie, vous seriez cataloguées d’emblée parmi les bienfaitrices de l’humanité.

— On peut sûrement quelque chose pour vous, fait l’autre frangine avec aisance et distinction, les cas désespérés sont les cas les plus beaux. Allons prendre un verre…

— Où ça ?

Je sais que ce genre de tapineuses est en cheville avec des night-clubs. Ces demoiselles y rabattent leur gibier pour palper une soulte sur la limonade.

— Si on allait à l’Hacienda ?

— Connais pas.

— Alors suivez-nous !

Je retourne à ma tire.

— Y a maldonne ? s’inquiète le Gros.

— Au contraire. On va aller écluser un pot de champ’ avec elles, manière de lier connaissance.

— Je croyais que ces nanas épongeaient les clilles en bagnole ?

— Pas celles-ci, Gars. Les putes en ricaine se consacrent au couché, c’est à cela qu’on les reconnaît. Ce sont les plus grosses piqueuses d’osier de la corporation. Une ou deux boutanches de rouille à dix sacs et la drume à débattre sur la base de cinquante papiers.

Bérurier pousse un sifflement vipérin.

— Mazette ! ces greluses se surestiment le fion à ce tarif-là ? Dis voir, pour un forfait pareil elles doivent te faire tout le programme Barnum, plus des privautés particulières !

— Penses-tu ! T’as juste droit à un coup d’amour à la papa. Leur job, c’est de faire dans la classe, comprends-tu ? Tu paies leur bagnole rupine et leurs dessous grand luxe. Y a des mecs qui aiment s’offrir des illuses. Ils préfèrent le cinoche au réel…

— Et pourquoi que tu rambines des donzelles de première classe, San-A. ? D’accord, on va pas les grimper, mais le champagne sera tout de même pour nos frais généraux, non ?

— Hildegarde m’a l’air d’être une sœur de première classe, réponds-je, pense à la Cadillac. Si elle a tâté du tapin à roulettes, c’est sûrement dans ce type-là qu’elle l’a pratiqué…

Il opine. La Chevrolet nous précède lentement, en faisant gicler la neige pâteuse. On roule du côté des Ternes et nos « leveusesfinissent par se ranger devant un établissement dont la façade représente grosso modo une construction sud-américaine.

Elles tiquent un peu en découvrant Bérurier. Il n’a rien du riche noctambule qu’elles étaient en droit d’escompter.

— C’est mon cousin de la brousse, je leur chuchote, j’essaie de le dessaler un peu.

Nous pénétrons dans le cabaret. Un orchestre composé de trois musiciens fait un boucan du diable sur des rythmes sud-amerloques. Les ziziqueurs portent des blouses de soie bleue à incrustations, aux manches blanches, très bouffantes ; des ceintures rouges et des pantalons noirs. Ils sont basanés à la bronzine et se sont laissé pousser les baffies en pointe pour faire couleur locale, mais on les situe tous les trois natifs de Levallois on de Conflans-Sainte-Honorine.

La boîte est rigoureusement vide de clients, aussi subissons-nous l’assaut des maîtres d’hôtel loqués à l’espagnole.

Ces demoiselles nous défriment à la lumière rouge de la lampe à abat-jour.

— Je m’appelle Marysa, se présente la conductrice, et mon amie c’est Josepha.

Des prénoms en « apour feuilletons féminins, naturellement, c’est classique. On se serre la louche.

— Il est dans les bestiaux, votre cousin ? interroge avec un poil d’ironie la prénommée Josepha.