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Béru me file un coup de saveur égaré. Il est dépassé par l’événement et m’abandonne pleinement le soin d’y faire face.

— Pas de bousculade, mes loutes, interviens-je, laissez-nous le temps d’écluser tranquillement cette seconde bouteille en causant chiffons.

— On pourrait aussi bien en boire une autre dans un petit pied-à-terre enchanteur que nous connaissons, affirme Marysa. Là-bas, au moins, on se mettrait à son aise pour discuter.

Elle promène sa main experte sur la cuisse frémissante de Bérurier.

— Surtout que mon petit ami doit en avoir long à raconter, si les symptômes que j’ai décelés en dansant ne m’abusent pas…

De plus en plus mal à l’aise, le Gravos. Il a honte, vis-à-vis de moi. Honte de s’être laissé entraîner un instant dans l’antichambre des voluptés, alors que sa pauvre chère femme…

Il s’en excuse indirectement.

— Avec une trémoussante comme vous, quoi de surprenant ? plaide-t-il.

Je juge le moment opportun pour entrer dans le vif du sujet qui nous occupe car, confusément, j’ai quelque remords à mener ces demoiselles en barlu. Elles ont leur nuit à gagner et nous sommes en train de la leur faire perdre.

— J’espère que vous nous ferez du travail sérieux, dis-je.

Josepha me plaque un baiser glouton dont je doute un instant qu’il me laisse ensuite la libre disposition de mes amygdales.

— Tu en douterais, Antoine ? fait-elle d’une voix à la Jeanne Moreau, qui vous illumine la moelle épinière.

Je viens de trouver mon biais d’attaque.

— Franchement, Josepha, lui dis-je, je voudrais pas te désobliger, mais le désagrément avec vous autres, les belles de nuit, c’est qu’une fois le marché passé, la livraison laisse à désirer. C’est tout beau jusqu’au versement de l’artiche, mais après vous nous chipotez le bonheur…

Elle proteste :

— Quel toupet ! Monsieur a dû tomber sur des ringards !

Sa mortification lui donne tout à coup un petit coup de vulgarité. Rien ne trahit autant les origines d’un individu que ses colères. La colère, c’est la vérité de l’âme, son déshabillage intégral. Les masques tombent, les fards de la vie s’effacent. C’est le débridage, le défoulement, la libération prodigieuse. Le moment où, à bout d’arguments et de blasphèmes, le prosémite traite un juif de juif, l’antiraciste traite un Noir de nègre et le parfait chrétien traite un coreligionnaire, fils du même Dieu que lui, d’enfant de putain.

— Je ne suis pas tombé sur des ringards, Josepha. C’est une constatation générale. Vous pratiquez la plus noble des professions, mais n’avez pas à cœur de lui donner ses quartiers de noblesse : « L’amour sans l’amour doit puiser dans la volupté ; sinon, il n’est que bas mercantilisme. »

— Toi, t’aimes pas les filles ! décide-t-elle brusquement, piquée au vif.

Naturellement, par ce vocable de filles, elle sous-entend « filles de joie », l’orthodoxie de mes mœurs ne pouvant être mise en question.

— Si, réponds-je, au contraire, je suis un farouche défenseur de la prostitution, à condition toutefois que celle-ci s’exerce loyalement. Il y a trop d’arnaqueuses dans vos rangs. Pour vous, le client est un cave, vous lui piquez un maximum d’oseille et ne lui concédez en contrepartie qu’un minimum de charmes, ça fausse l’échelle des valeurs. Il paie souvent le tarif Grand Véfour et il a le menu de la cantine, c’est dommage. L’homme a des sens à mettre à jour. Il a besoin de volupté comme il a besoin de consommer des mets choisis ou d’écouter de la belle musique. Cette soif de volupté ne peut pas toujours être satisfaite par son propre cheptel, le sentiment n’ayant rien de commun avec la sensualité. Donc il lui faut faire appel aux techniciennes. Il paie, ce qui est la façon la plus rationnelle, la plus indiscutable, de conquérir. Si on le flouze, son problème n’est pas résolu. Dieu merci, poursuis-je — et le cercle des loufiats se rétrécit ; on m’écoute, j’intéresse, je requiers, je sollicite — Dieu merci, de nos jours il y a un renouveau dans la prostitution. Certains établissements discrets ont compris que la filouterie sensuelle ne payait pas, qu’il fallait offrir, contre une monnaie forte, des sensations également fortes. L’homme jouissant de quelques moyens physiques et financiers peut, dorénavant, s’envoyer en l’air avec un maximum de garantie ; pourquoi ? Parce que ses partenaires d’un moment sont placées sous un contrôle. Le client paie une autorité supérieure qui se porte garante de la prouesse de ses collaboratrices. Vous autres, les volantes, vous travaillez en francs-tireurs. Vos clients se recrutent parmi le casuel, l’habitué n’est pas votre spécialité. Conséquences ? Vous écumez le pigeon d’une nuit sans vous soucier de sa déception.

Marysa est gagnée par ma faconde. Elle est plus sentimentale que Josepha. Elle me regarde, intéressée, branle le chef (une fois n’est pas coutume) et soupire.

— Il a la langue bien pendue. Faut admettre qu’il y a un peu de vrai dans ce qu’il raconte.

Elle ajoute, gourmande, en me filant une œillade de regret :

— Y a clients et clients, Antoine… Là aussi, c’est une question de peau, ne fût-ce que pour passer quelques heures tarifées ensemble.

Et elle hoche la tête en direction de Béru, de façon éloquente, pour bien me signifier que sa mission serait moins lourde avec moi qu’avec mon compagnon. Au fait, comment s’établit un choix dans notre cas ? Nous étions deux, elles deux. Partant de ce quatuor, il fallait que se constituassent deux couples. Il y a eu un tango…

« Vous nous faites danser, messieurs ?a demandé Marysa en lorgnant sur moi. C’est Béru qui s’est levé. Les jeux étaient faits. Simplement. Bêtement. En vertu de rien, d’une réflexion et d’un réflexe. On plutôt si : en vertu de convenances mondaines. Une dame suggérait qu’on dansât. Un monsieur s’est proposé pour lui écraser les pieds. Elle ne pouvait refuser…

Je freine nos digressions afin de redresser la barre.

— Pour en revenir à ce que nous disions, me hâté-je, parmi les demoiselles voiturées, comme vous, je n’ai rencontré qu’une seule personne qui soit à la hauteur de ses obligations… Une jeune Allemande blonde prénommée Hildegarde. Avec elle je n’ai pas été volé et j’ai eu du grand, du très grand art.

Nos égéries de la nuit se sentent impliquées. Elles sourcillent mauvaisement.

— Ah vraiment ! grogne Josepha.

— Une beauté, ajouté-je en prenant ma mine la plus nostalgique. Elle faisait le truc en Cadillac. Peut-être la connaissez-vous ?…

Je laisse tomber ça commak, sans effet, en rêveur qui se parle à lui-même. Bérurier qui a pigé retient son souffle et s’absorbe dans l’absorption de son champagne.

J’ai lancé l’appât. J’attends, mais rien ne se produit. Les deux tapineuses n’ont pas réagi.

— Une merveille ! soupiré-je…

— Alors pourquoi tu ne la rambines pas, ta merveille ? grince Josepha.

— Parce que je ne l’ai jamais retrouvée, dis-je. Paris est plus grand qu’on ne le suppose.

Voyant que les donzelles ne renvoient pas le bouchon, le Gros tente de marquer un essai.

— Ah ! ce qu’il peut me faire tartir avec son Hildegarde, çui-là ! ronchonne-t-il. Une chleu, je vous demande un peu…

Brave Béru, aux astuces cousues de câble blanc… Il baisse la voix, comme s’il espérait que je n’entende pas.

— Il a été tellement bouleversé par cette frangine qu’il lui a demandé sa photo, faut être poète dans le genre, non ? Ma parole, je parie que s’il la retrouvait il l’épouserait… Montre un peu la frimousse de ta déesse, Gars…