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— Jérôme Laurenzi ? lâché-je.

Du coup, je marque un point.

— En effet.

— Que faisait-elle ici ?

— Entraîneuse.

— Elle couchait beaucoup ?

— Ça, je n’en sais rien, la vie privée de nos hôtesses ne me regarde pas !

Ses hôtesses ! Il se croit directeur d’Air France, ma parole !

— Vous avez son adresse ?

— Non.

Voilà que nous retombons dans le brouillard. Cette blonde sirène, je vais finir par le croire, n’habite que sa Cadillac fantôme.

— Votre taule ferme à quelle heure ?

— Quatre heures.

Je jette un regard à ma montre.

— En ce cas, nous avons le temps d’écluser un verre avec vos chères hôtesses !

— Faites donc, elles en seront ravies.

Il a un geste vers son chef limonadier.

— Veille à ce que ces messieurs soient bien servis, qu’on leur fasse le prix d’ami.

— Merci, dis-je.

— C’est la moindre des choses, répond M. Albert en réprimant un léger sourire.

Je me demande si on s’y est bien pris et si ç’a été de bonne politique, l’abordage du patron.

En moins de deux les loufiats, dépêchés par le maître d’hôtel, affranchissent les demoiselles de compagnie disponibles. Elles sont quelques-unes à papoter au bar, à voix basse, pour ne pas troubler le spectacle. La façon dont elles s’abstiennent de nous regarder est éloquente : elles savent qui nous sommes. Je m’approche de leur groupe, toujours talonné par ce bon gros toutou de Béru. Dans le lot il y a une négresse au décolleté vaporeux et ça fascine illico mon compère.

— Salut, la volière ! lancé-je aimablement, vous avez l’air de faire tapisserie, mes jolies. On dirait les jeunes filles pubères du général commandant la place au bal de la sous-préfecture.

Elles me défriment avec ironie : alors moi, San-Antonio, toujours l’homme de la situation, je décide de jouer cartes sur table et de les avoir à la bonne humeur.

— Ne vous affolez surtout pas, rigolé-je en me juchant sur un haut tabouret, nous sommes de la Poule, mon petit camarade et moi. Avouez qu’il y a du bon dans notre foutu métier puisqu’il nous permet de côtoyer du beau linge à une heure aussi tardive.

Je claque des doigts en direction du barman.

— Un glass pour tout le monde ! dis-je, pour une fois que c’est aux frais de l’Etat…

Elles commencent à se divertir, les donzelles. A trouver que pour un salaud de flic je suis plutôt marrant. Elles ont pas l’habitude. C’est fonctionnaire, habituellement, un Royco, ça sait le SMIG sur le bout du doigt, ça connaît le prix de la viande, le prix du vice, le prix du sang, le Prisunic de son quartier. Ça porte des chaussettes de laine, des pull-overs, des cravates à rayures, des imperméables à épaulettes. C’est marié à une dame qui lui secoue les plumes, ça a des enfants, une Dauphine, un jardin, ça raconte les blagues d’Ici-Paris ou de France-Dimanche mais ça ne manie cependant pas l’humour tout à fait aussi bien que Daninos. Alors je les déconcerte, je les divertis, je les sidère. Ce sont des demoiselles sidérables, de bonnes clientes pour la rifouille. Faut les comprendre ; dans leur honorable profession, l’organe qu’elles utilisent le moins c’est leur rate. Avec le charcutier de Poitiers ou l’industriel de Tourcoing qui viennent s’esbaudir et se congestionner au Red Dog, elles n’ont pas tellement l’occasion de s’écarteler le grand zygomatique. Ces messieurs sont là pour être pelotés, complimentés, régalés de madrigaux. Car le turbin d’entraîneuse consiste essentiellement à faire la cour aux bonshommes. L’homme en goguette vient dans un cabaret pour bénéficier de la compagnie d’une fille bien roulée et bien fringuée, avant tout ! Il éprouve un puéril plaisir à boire du champagne aux côtés d’une pin-up qui lui assure que son complet est bien coupé, que les tempes grises il n’y a que ça de vrai, que la calvitie est un signe de virilité et qu’on ne peut tomber réellement amoureuse que d’un sexagénaire. Il arrive de sa province pour frôler, pour humer, pour écouter. Mémère est restée dans sa bourgeoise demeure aux meubles suintant de cire, avec ses mouflets, ses bonniches et ses chats. M. Julot, fort de sa solitude d’un soir, se grise de Paris. Il rentrera au patelin fortifié. Ça lui permet, à la prochaine réunion du Rotary ou du Lions (de Belfort) de raconter, entre les liqueurs et le discours du président, que lors de son dernier voyage à Paris, il a fait la connaissance d’une gamine de toute beauté sur qui il a produit une très forte impression. Et, à ce moment-là, il le croit. Il en oublie ses varices, sa brioche, son bec verseur minable, son asthme, son maillot de corps, son coton dans l’oreille. Il a gardé des boniments stéréotypés d’une fille de nuit, la certitude qu’il était Apollon, qu’il méritait d’être aimé, qu’il pouvait encore, si l’envie lui en prenait, changer sa vie et celle des autres. Car c’est de cela qu’il a besoin, le bourgeois de province, de cette certitude délicate de pouvoir recommencer. Il s’imagine portant des complets clairs, des chemises de couleur, s’achetant des bagnoles sport et partant à l’autre bout du monde pour y vivre une nouvelle existence de don Juan enfin accompli. Il se croit prédestiné, il se persuade que son destin n’a été jusque-là qu’une erreur, mais que tout peut changer. Au fond de lui, il sait bien qu’il ne bronchera pas, qu’il restera à l’établi, debout devant son râtelier comme un bourrin soumis, mais dites, les gars, le rêve, c’est permis, non ? Ça aide à supporter le mesquin quotidien. Alors vive les entraîneuses perspicaces, les belles flatteuses peintes en guerre en dentelles qui savent si bien effacer les bourrelets et les rides, faire repousser des tignasses sur les crânes polis, arracher les ans accumulés et rafraîchir les cœurs flétris.

— Je comprends pas que dans la Rousse, on n’engage pas des inspectrices, dis-je. Car enfin, une nana, c’est autrement plus futé qu’un mecton, faut l’admettre. Et comme force de persuasion, pardon, y aurait du rendement ! Pas moyen de les berlurer ! Chaque prévenu se laisserait tirer les vers du naze en louchant dans les décolletés. Ah, si un jour, comme il est probable vu mes capacités, je deviens ministre de l’Intérieur, je créerai illico une brigade de policières.

Elles s’esclaffent bien fort, me déclarent impayable, me font leurs mirettes de velours. Alors je continue :

— Regardez déjà, au départ, comme dans chaque cœur de frangine un flic sommeille. Elles te vous détectent les parfums sur le complet, les rouées ! Les traces de rouge sur le mouchoir ! Et pour vous éplucher l’emploi du temps d’un mari, quel brio !

Je lève mon verre à la ronde.

— A votre beauté, mes ravissantes ! Continuez de pousser le cave à la débauche.

— Ah ben, vous, au moins, pour un poulardin vous êtes pas bêcheur, déclare l’une des demoiselles, une grande platinée au rouge à lèvres violet.

Vous le voyez, les z’enfants, la plus parfaite harmonie se met à régner entre nous. Je défrime trois béohefs, flanqués de trois jeunes filles de bonne famille, attablés non loin du bar. Ces messieurs sont vachement partis et ne se sentent plus, leurs dames de compagnie n’ont plus d’efforts à fournir pour alimenter la converse. Ils se racontent complaisamment et donnent tous les détails sur leurs vies professionnelles et privées. Y en a un qui est dans les machines-outils et qui explique à une brunette indifférente son planning de l’année, un autre confie à une mignonne mulâtresse qu’on vient d’opérer sa mémère des organes. Il est gommé sévère et ça le rend triste. Il dit que sa mégère, avec tout ce qu’on lui a effacé comme bas morcifs, elle est pratiquement vidée. Creuse comme un sifflet, elle est devenue, la pauvre. Au point qu’on aurait quasiment envie de lui bourrer le baquet de paille d’emballage pour lui redonner quelque consistance. Le troisième, c’est les Baléares qu’il raconte, le palace avec piscine de ses dernières vacances, et comment son fils aîné est champion pour la plongée sous-marine. Des méduses grosses comme des couvercles de lessiveuse il ramène, ce petit intrépide. C’est l’auditrice de l’heureux père qui semble médusée. Faut décidément une fameuse dose de patience pour être entraîneuse, on plutôt il faut… de l’entraînement. Elles sont groggy, les pauvres rates. Ensevelies sous les machines-outils, les fibromes, les tarifs hôteliers. Elles se sont farci déjà la vie de famille et les débuts difficiles de ces messieurs. Elles savent comment qu’ils ont fait fortune, combien ils paient leurs ouvriers et leurs femmes de ménage, elles connaissent leurs frais généraux, leurs accidents de ski, leurs tiers provisionnels, leurs chasses, leurs liaisons, leurs autos, les journaux qu’ils lisent, leurs religions, le parti politique auquel ils appartiennent, pour qui ils ont voté, pour qui ils voteront, leur conception de la vie, leurs voyages, leurs pilules pour le foie ; leurs guerres, leur paix, leurs pets, tout ! Et elles s’obstinent stoïquement à sourire, à hocher la tête, à risquer même une exclamation ou un bout d’interjection de temps à autre pour faire sincère, pour que l’illuse soit complète et que messieurs les bavasseurs, les raconteurs de-sa-garce-de-vie, se sentent bien écoutés, bien compris, admirés (encore et toujours). Et chaque soir elles recommencent.