— Vous permettez qu’on vous tienne compagnie ?
Les tam-tams tam-tamarrent à tout-va. Personne ne les écoute. Les danseuses nombrilent sans trop se forcer. Uns scène éclairée nécessite une salle pénombreuse. Le champ’ discrètement et continuellement versé chauffe les esprits. L’odeur parisienne des filles, leur délicate compréhension facilitent l’accouchement. Alors les chefs d’industrie, les patrons intraitables, les pères sévères, les époux tyranniques se débrident, mollissent, parlent, disent tout… Faut qu’elles s’évacuent, ces années de gravité, d’acharnement, de devoir accompli ! Faut qu’ils s’en vident un soir, qu’ils les transvasent dans des oreilles brandies vers eux comme des entonnoirs sous le robinet d’un tonneau. Ils font le bilan de leur vie. Ils chatoient, ils lamentent, ils larmoient, ils mélancolisent. Tout ce qui grouille en eux de prérogatives se disperse. Y a dislocation du cortège des préoccupations. Ils délacent le corset de la dignité. Ils aèrent leur sens du devoir. Ecoutez-les, les filles, écoutez-les bien, c’est leur mal de vivre qui soupape. Tout ce que je vous cause, je le dis aux grognasses assemblées en termes z’humoristiques. Elles sont étonnées de découvrir que leur métier frelaté est en fait une belle mission humaine, qu’elles sont des prêtresses, dans leur genre, des infirmières de l’âme, des purges du standing.
Elles me raffolent, me cerclent au plus juste. Je les restitue à leur dignité femelle. Béru, quant à lui, se consacre à la petite Noire déguisée en Sénégalaise. Il joue les touristes et lui sanglote ses misères sur le corsage. Il fuit comme une chasse d’eau d’hôtel, mon brave Gros, depuis la surprenante disparition de sa bergère.
Je mate l’heure brusquement et fais mine de retrouver la dure et exigeante réalité.
— Oh, mes chéries, je sursaute, quatre plombes vont bientôt sonner au clocher de mon bracelet-montre et je ne vous ai pas encore déballé l’objet de ma mission !
Exhibition de miss Hildegarde clichée pour la postérité. Je tiens la photo devant ma robuste poitrine.
— Lookez-moi ce minois, c’est celui d’une petite crâneuse qui a travaillé quelques jours dans vos rangs. Elle a disparu et il faut coûte que coûte que je lui remette la pogne dessus…
Je deviens grave. Ça contraste avec ma séance de risettes. Les filles pigent que c’est du sérieux et me dévisagent.
— C’est une question de vie ou de mort ! laissé-je tomber.
— Oh que oui ! sanglote l’Impérissable en enfouissant son nez morveux de peine entre les seins de sa négresse.
L’instant est dramatique.
— J’aurais pu jouer les Judas, chiquer au clille et vous extraire les vers du nez en souplesse, mais, poursuis-je avec aplomb, ça n’est pas mon genre… Alors, voilà, mes poules, je compte sur vous toutes pour obtenir des tuyaux intéressants à propos de cette garce, car croyez-moi, c’en est une, et qui déshonore votre profession !
Bien joué, hein, les mecs ? Quelle science du verbe ! Quelle profondeur psychologique ! Y a des moments, ça me flanque le vertige. Je suis penché au-dessus de mes dons comme sur le grand cañon du Colorado. Je crie « tac ! Et l’écho me renvoie une salve de mitrailleuse, tellement c’est vertigineux comme gouffre !
— Vous êtes d’accord pour m’aider, mesdemoiselles ? interpellé-je collectivement. Mettons-nous bien d’accord. C’est pas la police que vous rencarderez, c’est une œuvre de salut public que vous accomplirez ! Vous ne serez pas des indicatrices, mais les participantes d’une battue !
Faut croire que je suis convaincant, car les voilà déguisées en Jeanne of Arc brusquement. C’est la puissante levée de boucliers, la flambée du peuple souverain qui s’avance. Elles prennent les armes, elles forment leurs bataillons, elles marchent. Ça gronde. Un vent de Fronde souffle sur le bar.
— On le savait que cette fille n’était pas franco… Ces manières de pimbêche ! Une crâneuse ! Elle avait quelque chose de cruel… Elle… Elle… Elle…
Elle ! Hildegarde est devenue Elle ! La pelée, la galeuse, le cas pendable ! Je les endigue, les canalise, les démiasme.
— Pas toutes à la fois ! Je vais poser les questions par ordre d’urgence. Y en a-t-il, parmi vous, qui soient susceptibles de me dire où habite Hildegarde ?
J’espère, j’attends, je guette. Je me dis que sur le nombre de mes auxiliaires, il y en aura bien au moins une qui pourra m’éclairer. Mais mon espoir est vain. Le bide ! Rien ! Elles s’entredévisagent avec indécision, ce qui est mauvais signe. Puis alternativement elles secouent leur tête bien coiffée en réponse à mon regard quémandeur.
— Vous ne voyez aucune indication pouvant me mettre sur la voie ?
Re-négation. On dirait que leurs têtes de linottes sont montées sur une aiguille de métronome.
— Tant pis, soupiré-je, maintenant pouvez-vous me signaler une particularité quelconque à propos de son comportement ?
Comme une élève à l’école, la blonde platinée au rouge à lèvres parme lève le doigt.
— Je vous écoute, ma toute belle.
— Elle porte un tatouage au côté, révèle la nana.
Du moins croit-elle faire une révélation. Pour ne pas décourager les bonnes volontés, je m’abstiens de lui dire que je savais la chose. Elle fournit des explications complémentaires :
— J’ai découvert ça aux toilettes. Elle changeait un pansement sous son bras droit.
— Un pansement ? dis-je, surpris.
— Je crois que son tatouage s’était un peu infecté ! Les chairs étaient rouges et boursouflées tout autour. Il représente un bouquet de fleurs je crois bien. Je dis « je crois », car je l’ai très peu vu, elle s’est détournée tout de suite en m’apercevant dans la glace…
— Merci du renseignement. Et avec la clientèle, comment se comportait-elle ?
— Elle snobait ! répondent en chœur les entraîneuses.
— N’avez-vous pas l’impression qu’elle cherchait quelqu’un ?
Cette question les rend silencieuses. Elles y puisent matière à réflexion. Certaines hochent le chef (elles n’osent le branler en public), d’autres font la moue… Une troisième catégorie opine. C’est celle-ci (composée de deux filles) qui m’intéresse.