— Dites-moi tout, mes enfants, supplié-je.
Parmi les deux demoiselles se trouve la négresse de Béru. Elle prend la parole :
— Hildegarde choisissait les messieurs de cinquante ans, gazouille le petit oiseau des Iles, j’avais remarqué que c’était automatique chez elle. Et plusieurs fois, avant de s’approcher de leur table, elle a ouvert le médaillon qu’elle portait au cou et a regardé la photographie qui se trouvait à l’intérieur… Elle paraissait comparer la photo avec les clients…
La camarade de la petite Noire confirme. D’autres, pour le coup, s’exclament.
— Mais oui, en effet… On avait remarqué ça aussi…
Voilà donc qui est net. Hildegarde cherchait un homme. Un homme qu’elle soupçonnait de fréquenter les lieux de plaisir de Paris. Bonne indication.
— Une dernière question, mes adorables, et ensuite je vous fiche la paix : vous l’avez vue quitter l’établissement avec des hommes qu’elle venait de lever, je suppose ?
— C’est arrivé une ou deux fois, elle semblait pas très coucheuse.
— Connaissiez-vous les messieurs qui ont eu la bonne fortune de l’embarquer ?
Ces chéries secouent la tête. Non, sorry, elles ne connaissent pas. C’étaient des gars de passage, des touristes, pas des habitués. D’ailleurs, les habitués ici on peut les compter sur les douze doigts de la main, comme disait Bouddha.
Je leur donne une chiquenaude amicale à toutes avant de prendre congé et je leur assure que, si mon travail me le permettait, je deviendrais volontiers un habitué à part entière du Red Dog. C’est pure gentillesse de ma part, car j’ai horreur de ce genre d’endroit.
Sur la piste, les emplumées du dargif achèvent de se contorsionner l’abdomen et les rétam-tameurs de se foutre la paume des mains en cal-sec. Béru caresse doucement les bras de la jeune Noire. Il lui dit qu’un de ces soirs, lorsque la vie se remontrera clémente, il viendra la chercher pour lui faire visionner les estampes japonaises de la maison de rendez-vous du coin. Il semble avoir surmonté sa grosse défaillance de tout à l’heure. Nous quittons la boîte d’une démarche évasive. Notre fatigue est immense, notre amertume aussi.
— Viens dormir à la maison, Gros, proposé-je. Tu ne vas pas finir la nuit seulâbre !
Il refuse sobrement.
— J’ai pas le droit, San-A. Une supposition qu’on me recontacte au sujet de Berthe ?
— D’accord, mais si on essaie de te recontacter avec une mitraillette, ce sera autre chose !
— Inquiète-toi pas pour mécolle, un homme prévenu en vaut cent. Bien malin le zig qui pourrait me composter ! Crache-moi seulement à mon domicile et t’occupe pas du reste.
Sentant sa décision inébranlable, je prends donc le chemin du Béru’s office.
— On piétine, Mec, on piétine, soupire Pépère. Il me semble qu’y a des mois, l’enterrement de tonton avec tout ce qui est arrivé… Et puis on a l’air de rechercher l’Hildegarde comme un écureuil cherche la liberté en galopant sur la roue de sa cage. On n’a rien de positif, positivement, hein ? C’est la maison Lion Noir sur toute la ligne, le combat de négus dans le tunnel ! Comment qu’elle a fait, cette frangine, pour tapiner aux quatre coins de Paname sans laisser de traces ?
Elle allait déguster des quinquagénaires et puis, v’louf, elle plongeait dans l’ombre. En dehors de ses activités, c’est le mystère et boule de gomme le plus complet.
Je file un coup de patin. Quelque chose vient de bouger dans mon sube. Y a pas gourance, c’est bel et bien une idée qui bâille et s’étire, qui remue, qui veut sortir…
— C’est à propos de quoi t’est-ce ? s’inquiète le Morose.
Comment ça vous arrive, quand on est flic, un sursaut de ce genre ? Qu’est-ce qui le motive ? Ça ressemble à une résurgence, à un filet d’eau souterrain qui veut brusquement faire surface.
— Le tatouage ! croassé-je.
— Quoi, le tatouage ?
— L’entraîneuse a dit qu’Hildegarde portait un pansement dessus parce qu’il paraissait s’infecter !
— Et après, y a pas de quoi se la couper en rondelles pour en faire des conserves ! objecte Bérurier.
— Tu ne piges pas que si le tatouage s’infectait, c’est parce qu’il était récent ?… Tout récent, tout frais.
— Ce qui veut dire ?
— Elle a fait rebricoler un tatouage ancien, ça nous le savons, c’est indiqué sur sa notice… Seulement elle l’a fait rebricoler à Paris.
Il trépigne, le Gros. Alléché, surexcité. Il a pigé.
— Et à Pantruche les tatoueurs ne sont pas légionnaires, San-A. Pour ma part, j’en connais qu’un : Jeannot, à Pigalle, un garçon très bien avec qui je suis en bons termes. Allons lui dire bonjour !
— T’es pas louf, il est quatre heures !
Béru hausse les épaules.
— Quatre plombes, c’est son heure de pointe, au Jeannot. Il reste ouvert toute la noye, jusqu’aux aurores…
Je me fourbis les gobilles pour en chasser le sommeil. Les veilles, c’est ce qui nous détériore le plus dans le métier.
— Allons-y toujours, Gros, consens-je.
Maintenant la neige est bien installée dans les rues. Ça patine comme notre enquête, les gars.
6
MON CŒUR EST TATOUÉ
De l’extérieur, on prendrait l’officine de l’ami Jeannot pour une petite épicerie, sauf que dans la vitrine, au lieu de bocaux de cornichons, il y a la photo du roi de Danemark. Sa Majesté est torse nu et ressemble à une colonne Morris.
D’un geste péremptoire, Béru enfonce le bec-de-cane. Nous pénétrons dans un étroit local évoquant, quant à lui, un salon de coiffure. Les murs sont tapissés de motifs en couleurs proposés à la convoitise des aspirants tatoués. Il y a de tout et du reste : l’aigle américain, le Christ, des pinupes, des fauves, des cœurs, des catastrophes aériennes, des fleurs, des initiales, des prénoms, des devises, des slogans, des fers à cheval, des frères à cheval, Defferre à cheval, des couchers de soleil sur l’Adriatique, des Etna en éruption, des nuits sur le mont Chauve, des séances à la Chambre, des automobiles de course, des oiseaux, les signes du zodiaque, des têtes d’Indien, des têtes de comte, des têtes de neutre, des têtes de veau, des têtes à claques, des têtes-de-loup, des tête-à-tête, des as de pique, des pics du Midi, des Midis rois des étés, des étés et fumée, des fumées sans feu, des feu la mère de Madame et des Madames Sans-Gêne. Un banc d’essai court le long de la cloison. Dans le fond, une espèce d’établi supporte le matériel de Jeannot, à savoir : des encres de couleur et des appareils de pyrogravure. Dominant le tout, en grand, en pas majestueux, Sa Majesté le roi de Danemark encore, plus couvert de graffitis qu’une pissotière en période électorale.
Jeannot est un fort sympathique garçon brun, au sourire cordial, vêtu d’une blouse bleue.
— Tiens ! Les archers du Roy ! s’exclame-t-il joyeusement en nous voyant rappliquer.
Il abandonne le Nordaf, qui achève de rouler sa manche de chemise en vue d’une intervention imminente, pour nous congratuler.
— Ça fait une paie que je ne t’ai vu, dit-il à Béru. Ça boume, la santé ?
Le Mastar joue les beaux hermétiques. Il me présente et murmure :
— Pardonne du peu si on vient à la relance à cette heure industrielle, Jeannot, mais on aurait besoin de tes lumières…
Le tatoueur nous désigne son patient.
— Le temps d’opérer monsieur et je suis à vous. Vous m’attendez au troquet du coin ?