— Voilà, commence-t-il en fixant le vague pour y lire des trucs, ça a démarré un soir… J’étais en train de tatouer un naufrage dans le dos d’un matelot pessimiste, lorsque Rita est entrée. Rita, que je vous précise, c’est un petit tapin de la Madeleine à qui j’ai rendu un foutu service. Son jules l’avait décoiffée avec un tesson de bouteille, lui scalpant un bon morceau de cuir chevelu, et je lui ai bricolé sa plaque au crâne de telle sorte qu’il faut maintenant mettre des lunettes pour s’apercevoir qu’il lui manque du gazon. Donc, v’là Rita qui rapplique et qui me dit : « Jeannot, j’ai une collègue qu’aurait besoin de ta machine à coudre. C’t’une fille un peu braque, du genre sauvage. J’y avais cloqué ton adresse, mais le jour qu’elle est venue, elle a vu ton cirque plein de trèpe et elle a pas osé rentrer ; tu pourrais pas venir lui travailler la carrosserie dans mon appartement ?
Qu’est-ce qu’elle a, ton ingénue libertine ? je lui demande.
La môme Rita baisse son registre :
C’est une Allemande, elle me répond. Figure-toi que son vieux était un dignitaire nazi tellement maniaque d’Hitler qu’il a fait tatouer une croix gammée sous le bras de sa fille quand elle est née. De nos jours, ça fait un petit peu bizarre, surtout sur une personne de ma corporation qui passe son temps à se déloquer. Elle a beau essayer de cacher ce cadeau, y se trouve toujours un futé qui met le nez dessus. Y en a que ça fait rigoler, mais la plupart ronchonnent. Le patriotisme, faut pas croire que les bonshommes le collent dans le porte-parapluies quand ils grimpent à l’hôtel ; surtout que son vice, à ma potesse, c’est le génaire arrivé, donc le type qu’a vécu à l’époque du pas de l’oie. Il lui arrive de tomber sur des intraitables qui refusent de payer la course sous prétexte qu’y a duperie sur la marchandise. Allemande, ils veulent bien, ça les excite ; mais compostée SS, ça les offusque. Ça serait une croix chrétienne, la religion tout le monde tolère… Une croix de Lorraine, même, à la grosse rigueur, ça peut tout juste faire dégoder un anti-Charles acharné, mais une croix gammée, c’est le désastre.
Jeannot nous oblige à trinquer afin que nous nous humections le conduit en chœur. Il boit et reprend, passionné par son propre récit :
— Pas la peine d’en faire une fausse couche, Rita, je l’ai interrompue, je vais lui remanier sa dédicace, à ton Allemande. Sa croix gammée, quand j’aurai exercé mes talents, ça sera devenu une croix gommée !
Il guette nos sourires et, magnanimes, nous les lui distribuons à pleine denture. Satisfait, le cher Jeannot, Jeannot-le-disert, Jeannot-la-faconde, continue :
— On prend rendez-vous pour le lendemain midi, chez Rita. Elle crèche dans un petit meublé, rue des Acacias. Bath immeuble avec ascenseur et marbre à profusion, il y en a même tellement, du marbre, qu’on se croirait au Père-Lachaise, dans la travée des macchabées de luxe. Le métier de gagneuse, faut admettre que c’est lucratif ; n’importe laquelle se fait au moins quarante papiers par jour, nets de toute taxe. Quand je pense à ma mère qui s’est échinée à faire des ménages pour m’élever…
— Autres temps, autres nurses, affirme Bérurier dont les conclusions s’inspirent toujours de clichés éprouvés.
— Donc reprend Jeannot, je me pointe chez Rita. Qu’avisé-je dans son plus moelleux fauteuil ? La gosse en question, termine-t-il, bien que nous l’eussions déjà deviné.
Il me reprend le cliché des pattes et l’examine d’un œil allumé.
— Elle était nue sous un peignoir en tissu éponge noir qui mettait en valeur ses cheveux blonds et sa peau dorée. Un Tanagra ! Ah, croyez-moi, mes bons archers, mais je me suis senti un tigre dans le moteur. Et alors, quand elle a posé sa pelure pour me montrer l’objet du délit, j’ai cru que j’allais pouvoir marcher au plafond sans parachute à ventouse. Croix gammée ou pas, je lui aurais filé un aller-retour pour Extase-City sans me faire rembourser, tellement elle était appétissante, cette petite Germaine. C’était pas du sujet de cotillon, je vous le garantis. J’ai jamais pigé pourquoi des nières vous portent au sottisier et pas d’autres ! A mon sens, voyez-vous, philosophe ce brillant causeur, c’t’une question d’effluves. On se croit moins malins que les clebs, question pif, mais vous ne m’ôterez pas de l’idée — sans y mettre le prix — que notre odorat est aussi développé que çui des toutous, seulement il fonctionne dans notre subconscient.
Il doit lire sur mon glorieux visage une crispation d’impatience car il s’empresse d’ajouter « brefet de passer aux choses plus captivantes.
— Je lui ai camouflé sa croix gammée en pervenche, révèle-t-il. Les pétales de la pervenche, regardez-les bien : c’est déjà une croix gammée. Un peu d’asparagus autour, pour que ça fasse plus printanier et le boulot était terminé. Pendant le travail, elle n’a pas bronché : pas une plainte, pas un soupir. Pourtant, mon passe-lacet dans la chair tendre, c’est pas jouissif. Même pour une fille de nazi, c’est pas de la papouille homologuée !
— Tu lui as causé pendant la séance ? interrompt Bérurier.
— Bien sûr. Je lui parlais de la « biautifoule Germany » où j’ai tiré quatre ans de vacances, tous frais payés. Au départ, elle en mouftait pas une broque, mais moi, comme facteur, vous me faites confiance ?
Il rit.
— J’ai jamais connu un zig plus volubilis que toi, assure le Gros. Celle qui t’a coupé le fil de la menteuse, elle voyait pas la portée des conséquences, autrement sinon elle t’aurait plutôt collé de l’albuplast sur le diffuseur !
On re-rit. L’ambiance s’est assouplie depuis que nous sommes chez Jeannot. Rien de plus communicatif que la bonne humeur. Un gars marrant, c’est un bienfaiteur de l’humanité. Il vit pour plusieurs personnes à la fois. J’adore les individus pittoresques, c’est toujours notre grande aventure, l’humain. Les plus baths safaris, on les fait pas dans la brousse on dans la jungle, mais en tête à tête avec des êtres nouveaux. C’est à cause de pourquoi, comme dirait Béru, je m’étends toujours sur mes rencontres pittoresques dans mes calembredaines, vous avez observé déjà ? Je pense que lorsqu’on entreprend d’écrire — ne fût-ce que des San-Antoniaiseries — c’est avant tout pour raconter les autres : leurs gueules, leurs manies, leurs travers, leurs idées… Moi, chez un bipède-à-bretelles, je m’intéresse autant à ses défauts qu’à ses qualités. Les défauts, c’est les bulles de son âme, ils viennent de la misère qui stagne au fond de lui et que la vie remue avec une gaffe, comme on brasse la fosse à merde pour que le jus et le consistant se mélangent bien avant le pompage. Et puis qu’est-ce que ça signifie, des qualités ou des défauts ? Y a pas de vraiment bons, y a pas de vraiment méchants, y a que des pauvres vivants empêtrés en eux-mêmes. Ceux qui ont vécu d’avoir tué et ceux qui sont morts d’avoir trop vécu, en fin de compte, ça donne le même humus.
Une belle rencontre, Jeannot. Il termine le boulot de Dieu en décorant les viandasses. La décalcomanie sur peau de dargif ! La mosaïque ventrale ! Le tatouage ? Poésie ou bien besoin de s’affirmer ?
L’automutilation rejoint la volonté de s’accomplir. Je louche sur deux photos représentant, grandeur nature, le même bonhomme en pied. Il est pavoisé des orteils à la naissance des tifs. Il a du lierre après une canne, des rosiers pompons le long de l’autre, le Vésuve sur le bide, la baie des Anges sur la cage à éponges, une dame sodomisée par un âne dans le dos, un coffre-fort à deux portes sur les miches, une interminable arête de poisson sur le bras gauche, la carte du Chili sur le droit, un collier de perlouses (à trois rangs) au cou, des motifs égyptiens sur les joues et la Croix du Sud au front. Ce qui m’intéresserait, ce serait son cervelet ; qu’est-ce qu’il avait dedans, ce délirant de l’aiguille encreuse pour déguiser ainsi ce corps, que lui ont transmis les hommes, en première page de revue ? Quel tourment le hantait ? Quels désirs confus, lancinants ? Hein, répondez ? Vous croyez qu’il s’est assouvi au moins en engloutissant sa chair dans une marée de graffitis ? J’espère pour lui. J’examine ses yeux, ils sont morts, ils sont blancs de tristesse… D’ailleurs matez bien les yeux d’une photo, vous y trouverez toujours, en surface ou en profondeur, la même tristesse tragique parce que organique. Le même appel informulé. Ça hurle au secours en silence. Tragédie de mes oignons, va ! Foutaise ambulatoire ! Masques dont les trous des yeux sont percés sur l’infini.