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— Ainsi, je demande, vous êtes parvenu à la faire parler ?

— Oh, c’était pas Floriot, se retranche notre ami, mais enfin, elle m’a consenti quelques monosyllabes, comme on dit… Vous causez de son patelin à une personne séjournant à l’étranger sur la pente savonnée du vague à l’âme. Elle m’a dit qu’elle était native des environs de Hambourg où j’ai construit de mes mains quelques abris pour sous-marins pendant la dernière. Elle habitait un château, au bord de l’Elbe.

Je bois du petit-lait, voilà enfin quelque chose d’important, de positif…

— Et puis ? exigé-je.

Mais il se gratte l’oreille.

— Et puis je crois bien que c’est tout, penaude-t-il, oui. Hambourg, l’Elbe-tunnel… La propriété dont les pelouses descendaient jusqu’au bord de l’eau. Y avait des cygnes noirs, un kiosque d’amour où, dans les grands jours, son dabe donnait des concerts… C’était plein d’officiers dans le parc, avec leurs tuniques d’apparat à revers rouge et des dames couvertes de prises de guerre. Elle était toute petite fille en ce temps-là.

— Vous lui avez demandé où elle habitait à Paris ? risqué-je.

— Oui, mais elle m’a répondu « en meublé », si sèchement que j’ai pas osé insister.

— Et son nom de famille ? Vous vous êtes bien présentés ?

Il réfléchit.

— C’est Rita qui a fait les présentations, et elle n’a rien d’un chef du protocole, cette chérie. Vous voyez le style ? « Ma copine, mon copain », de toute façon, les putains sont comme les romanciers : elles travaillent sous un pseudonyme ! Non, vous voyez, c’est tout ce que je peux vous apprendre sur elle.

Il achève de répartir le whisky.

— A propos, qu’est-ce qu’elle a fait de grave, ma pervenche ?

— Ce qu’elle a fait, gronde Béru, elle a enlevé ma femme, tout simplement.

Jeannot postillonne sa stupeur dans son verre. Puis il éclate de rire :

— Tu débloques, Alexandre !

— Demande un peu à mon supérieur hiéraldique si je débloque !

Je confirme du menton. Jeannot secoue la tête.

— Elle avait pourtant pas l’air de donner dans le gigot à l’ail, la petite boche…

— Qu’est-ce t’imagines ! regimbe le Valeureux, il s’agit pas d’une partie de langues persillées mais d’un kidnappinge, Jeannot.

Lors il se dresse, beau, noble, puissant, habité. Nous nous demandons ce qu’il va décider car, au feu luisant dans sa prunelle, il est clair que cet homme est sur le point d’engager sa vie, son honneur ou ses économies dans quelque téméraire entreprise. Posément, il se débarrasse de son pardingue, puis de son veston, de sa chemise et de la chose noirâtre, loqueteuse et malodorante qu’il s’obstine à qualifier du beau nom composé de tricot de corps.

Un instant, je redoute de le voir se dénuder entièrement.

— Qu’est-ce qui te prend, Bérurier ? s’inquiète le tatoueur, tu vas entreprendre une battue à puces ? Une chasse-à-corps à morpions ?

Le Gros prend place dans le fauteuil réservé aux patients.

— Navré de te donner un surchoix de travail, Jeannot, déclare-t-il, mais tu vas tout de suite me tatouer sur la poitrine un cœur énorme, avec écrit dedans : A ma Berthe adorée, pour toujours, et tâche de pas faire de fautes d’orthographe, vu que je voudrais pas voir ricaner le toubib quand je passe une visite.

— Ecoute, Grosse Pomme, interviens-je, tu ne vas pas déguiser ta poitrine en couronne mortuaire !

Mais il est inutile de vouloir le dissuader, beurré à bloc comme le voici.

— Je fais appel à ton amitié, Jeannot, dit-il sombrement.

A nouveau les larmes ! Jeannot remué, me regarde. Je lui adresse un signe négatif.

— Tu reviendras demain, essaie-t-il. Avec ce qu’on vient de biberonner, j’ai la paluche qui fait du vibrator et je m’en sens pas pour les pleins et les déliés.

— M’en fous ! J’ai dit : tout de suite. Berthe, ç’aura z’été la déesse de ma vie, je veux l’hommager…

— Oh bon, si ça peut te soulager après tout, cède le tatoueur…

Il étudie l’anatomie de Béru et grimace.

— Comment veux-tu que je rédige ta prose là-dedans, proteste Jeannot en passant une main râteleuse dans les poils noirs et frisés de notre camarade, on écrit sur un tableau, pas sur un chargement de foin…

— Sur le bide, alors ? suggère le Gros, m’est avis qu’il y a des clairières.

Il dégrafe son futal qui lui tombe sur les pieds comme deux bandonéons lâchés. Son œuf de Pâques, libéré, s’épanouit dans la lumière des loupiotes. C’est un truc énorme, velu, mais avec des cicatrices fulgurantes et rosées qui le ravinent, le zèbrent, le déforment. Cela plonge et ressort, cela sinue, s’insinue, se faufile, s’élargit sec et désert comme, en été, le lit aride d’un torrent italien. Le nombril, pourtant accusé, est perdu au milieu de ces fossés tourmentés ; ça n’est plus qu’une orbite énucléée, un anus obstrué par un éboulis de graisse, une marque d’origine dépréciée par les ans.

— Là non plus c’est pas balisé, déplore Jeannot, lequel commence à se piquer au jeu. T’as le durillon de comptoir tellement ravaudé que je trouverais même pas la place pour te tatouer une fourmi adolescente ! Montre un peu ton dos !

— Un cœur dans le dos ! s’inquiète Béru.

— Et pourquoi pas ! Un tatouage, c’est pas une médaille, ce qui compte, c’est l’intention ; y te reste un emplacement possible juste en bas, au-dessus de la fesse, de quoi te tracer un cœur large comme un tournesol ; c’est à prendre on à laisser, mon pote, c’est quand même pas de ma faute si ta carcasse ressemble à un tronc de palmier !

Le Gros s’abstient de protester et se rend sans conditions :

— D’accord, vas-y !

Jeannot assure en préparant ses instruments :

— Et encore te plains pas, amigo, ton cœur se trouvera sur la fesse gauche, comme ça, la tradition sera sauve !

7

ET LA FÊTE (galante) CONTINUE

Paris sous la neige, à cinq heures du matin, c’est positivement féerique, mes amis, on se croirait dans une carte postale, dirait la concierge que je n’ai pas. Les rues, les avenues silencieuses ont un mystère, une poésie. Les laides guirlandes d’autos disparaissent sous ce que les plus grands poètes ont appelé — et appellent encore — le manteau blanc, elles deviennent un moutonnement bizarre, discontinu…

Les lumières sont froides dans le grand désert ; on pressent, à travers cette brume incertaine, le passage de fantômes bienveillants…

Les pneus de ma voiture chuchotent dans la neige. Parfois, une légère embardée me rappelle à l’ordre. Je crève de sommeil, mort de mes os ! J’ai laissé le Gros dans les mains magiciennes de Jeannot. La naissance d’un cœur sur les miches du Gros est un spectacle sûrement fascinant, mais la pionçaille est plus forte que la curiosité. L’homme ensommeillé est incapable de savourer un coucher de soleil sur la mer des Caraïbes on le grand cañon du Colorado. Il faut qu’il souscrive ans exigences du néant. Quand celui-ci réclame, on ne peut longtemps rester sourdingue. On meurt en pointillé, les gars. Le sommeil ? Un apprentissage ! Faut s’y soumettre… Parfois, quand je me sens partir dans les quetsches, j’étudie le coup. Je me dis que ça pourra me servir, le moment venu. La mort ? Un parachutage, non ? Il y a une position à prendre, des manœuvres à opérer pour amortir la réception. On n’en sait jamais suffisamment sur ce chapitre. Trop de gens meurent à l’improviste. Ils sont tués au dépourvu, ce sont les cocus du dernier soupir. Moi, j’essaie de prendre mes garanties, de contracter une assurance sur la mort en somme, une vraie. L’idéal c’est que l’inconscience et l’asphyxie s’entendent comme larronnes en foire. Alors la glissade dans le sirop peut s’opérer à l’amiable…