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J’ose glisser la main dans le corsage, aussi gonflé qu’un étui de cithare, de Laurentine. Le cœur bat. Il bat même à une belle cadence.

— Elle est tombée sur la tête ? balbutie Odile.

La plaie est significative : la cousine du Gros a pris un coup de marteau sur le chapiteau. Le zig qui a confondu sa tronche avec une enclume n’y est pas allé de main morte ; heureusement qu’elle porte le chignon, Laurentine, sinon, sans ce coussinet naturel qui a amorti le gnon, sa cervelle allait lui couler par les trous de nez.

Je me penche sur le Mastar dont les râles sont relativement rassurants. Renseignements pris, il gît et vagit dans un coma éthylique ; m’est avis qu’il est rentré blindé comme un destroyer.

Police-Secours mystérieusement prévenue s’annonce et l’on brancarde Laurentine tandis qu’à grand renfort d’ammoniaque et de café noir Odile tâche de récupérer le Gros. Moi, je m’offre une conférence au sommet avec la pipelette.

— Vous avez vu arriver la blessée dans l’immeuble ? je lui demande.

— Oui, hier soir.

— Quelle heure était-il ?

— Autour de dix heures, c’était juste après le film de la télé, je préparais mes poubelles.

— Comment a-t-elle pu pénétrer dans l’appartement, les clés ne se trouvaient pas en sa possession ?

Elle me désigne Béru que, maintenant, Odile ablutionne.

— Ce gros porc n’avait pas ses clés, alors, en repartant, il a laissé sa porte ouverte avec le verrou tiré pour pas qu’un courant d’air puisse la refermer. Quand la pauvre femme m’a expliqué comme quoi elle était la cousine à ce sac à vin, j’y ai conseillé de monter l’attendre…

— Vous n’avez pas vu pénétrer ensuite des personnes étrangères à l’immeuble ?

— Non, mais vous savez, on ne marche plus au cordon et avec l’ouverture électrique tout un chacun peut entrer…

Comprenant que je n’en tirerai rien de valable, je lui conseille d’entrer en loge et je m’approche de Béru. Il recommence à fonctionner et saisit la main d’Odile en bégayant.

— Ah, ma Berthe chérie, je savais bien que je te retrouverais…

Avant que d’ouvrir les yeux, il se tourne sur le ventre et fait glisser son pantalon.

— Mate un peu si je t’adore, ma poule, clapote-t-il d’un ton humide, c’est pas de l’ersatz d’amour ça, ma brebis, dis voir ?

Odile, terrifiée, n’arrive pas à détacher ses yeux de l’énorme, du plantureux, du tumultueux, du velu dargif qu’on lui propose. C’est grisâtre, c’est veineux, c’est vineux, c’est moussu. Et tatoué, madame ! Il n’a pas plaint sa peine, Jeannot, ni son encre ni sa calligraphie. Enorme, avec des éclats qui lui partent tout autour pour bien montrer à quel point il irradie, le cœur sacré de Béru. Les rayons vont jusque dans la raie médiane, s’abîmer dans le plus effroyable des gouffres. Au-dessus de ce cœur, comme il restait encore une place défrichée, Jeannot lui a tatoué un palmier. C’est son vice, le palmier. On distingue même un petit singe dans les branches ! Ce que c’est beau, si vous saviez, ce cœur avec l’inscription : A ma Berthe adorée, pour toujours (bien qu’il n’y ait pas eu assez de place pour le « Sde toujours…). Et puis ce mignon palmier qui incite aux voyages, avec ses palmes vraiment vertes et son ouistiti impertinent accroché par la queue ! Un chef-d’œuvre !

— C’est pas émotionnant ça, ma caille ? Je m’ai regardé le prose plus d’une plombe dans le miroir à barbe de Jeannot tellement que j’admirais le travail. Mais raconte un peu ce qui t’est arrivé, ma gazelle !

Il se retourne et avise Odile. Il en oublie de rabattre son pan de chemise sur son cure-pipe à balancier.

— Ah, c’est pas Berthe ! bredouille le Tatoué…

— Non, mon pote ! fulminé-je, et je te prie de rectifier ta tenue ! Un spectacle pareil, le matin, il y a de quoi vous faire éclater le pancréas !

Ça le refrène, il se dresse, le radada dans la position médaille, et salue ma petite fée.

— Excusez la méprise, madame, roucoule-t-il, je vous ai confusionnée d’avec mon épouse.

Sa difficulté d’élocution m’indique que sa cuite est tenace et qu’elle a survécu aux lueurs de l’aube.

— Tu es frais, rabroué-je, tu as dû pinter jusqu’aux aurores !

— Le tatouage, c’est douloureux, plaide mon ami ; et puis avec le chagrin que je coltine, j’avais besoin de me reconstituer le mental. Après la séance, moi et Jeannot on a été aux Halles pour la gratinée.

— Ensuite ?

Il bâille, s’étire et s’étonne.

— Ben, ensuite mon pote m’a enfourné dans un bahut et je suis rentré chez moi…

— Ensuite ? impitoyé-je.

Ça le trouble. Il se lève en geignant, enjambe son pantalon défait et se met à se gratter le trou du cœur en allégeant que c’est démangeant, ces coups d’aiguille.

— Tu n’as pas répondu à ma question, Alexandre-Benoît, insisté-je ; une fois rentré chez toi, qu’as-tu fait ?

Il est brusquement paniqué, car il devine, à mon expression, que je ne le questionne pas pour du beurre et que quelque chose de nouveau et de désagréable s’est produit.

— Mais, bafouille-t-il, mais… je… Pourquoi que tu me regardes comme ça, San-A. ?

— Réfléchis, si toutefois le tas de choucroute qui te sert de cerveau te le permet encore, et réponds !

— Attends, bouge pas… La porte d’ici était pas fermée… Je suis rentré, j’ai tripoté l’interrupteur, mais il a pas interrupté…

Je fais trois pas pour actionner le bouton électrique situé près de la porte. Effectivement, la lumière ne se fait pas. La raison en est simple : on a ôté l’ampoule du vestibule.

— Et alors, Gros ?

— Alors j’ai relourdé à tâtons, et puis après j’ai buté dans quéque chose de mou et je m’ai payé un jeton d’orchestre monumental ; tant et si bien que j’ai cogné du gadin et que je me rappelle plus de la suite…

— Le quelque chose de mou, c’était ta cousine Laurentine, à qui on venait de souhaiter sa fête avec un marteau.

Je lui raconte tout et ça finit de le dégriser.

— Mon Dieu ! s’insurge-t-il, qu’est-ce qu’on vous a fait, pour que Vous Vous en preniez à notre famille pareillement, hein ?

Il dresse un dur regard d’homme bafoué vers le plafond.

— On n’est pas une famille respectable, dites voir ? Est-ce qu’on est des escrocs ? Est-ce qu’on est juifs ou communistes ?

Mais Dieu, qui déteste qu’on lui parle sur ce ton, s’abstient de répondre et, pauvres humains, nous ne pouvons que nous perdre en conjectures.

Odile nous attend au café d’en bas. Le charme le plus subtil de la France, c’est que partout se trouve un « café d’en bas ». Ma tendre amie est passionnée par la tournure des événements. Quand elle lisait des trucs pareils dans son journal, elle estimait qu’il y avait de la triche, que les reporters en remettaient pour que ça se vende mieux. Elle aimerait bien nous accompagner mais franchement, vous nous voyez pas débarquer cher Rita avec une dame de la bonne société, hein ?

Une fois Béru remis d’aplomb, nous sommes allés prendre des nouvelles de Laurentine, à Beaujon. Elle souffre d’une fêlure du crâne, pourtant il paraît que ses jours ne sont pas en danger. Coïncidence ? on l’a installée dans la chambre contiguë à celle de Mongénéral, comme ça ils pourront se tenir compagnie et cocoricauser du pays quand ils entreront en convalo.

J’embrasse Odile, sagement installée devant un Americano. C’est la première fois que j’enquête « en amoureux ». La première fois depuis que je suis un salaud d’adulte. Je me rappelle le temps où je travaillais comme garçon à tout faire dans une petite revue mensuelle au tirage confidentiel. J’encaissais la publicité, je corrigeais — mal, d’ailleurs — les épreuves et j’aidais le directeur à se planquer dans le placard à balais lorsqu’un créancier turbulent venait donner la sérénade dans le miséreux local d’arrière-cour servant de bureaux rédactionnels. Le bon temps ? A l’époque, je frayais avec une petite lycéenne brune et, le jeudi, elle me suivait dans toutes mes pérégrinations. Je chiquais les importants. Je me prenais — et me faisais prendre — pour Lazareff. Elle s’emballait pas, malgré mes allures solennelles, malgré mes gestes affairés, la mignonne brunette. Une gosse raisonnable, c’était. Je crois que, dans le fond, elle n’était pas dupe et que je l’amusais. Elle ne se fardait pas et j’ai encore en mémoire le goût intact de ses lèvres qu’elle gardait fermées lorsque je l’embrassais. Et puis son odeur aussi… Une odeur comme je n’en ai jamais retrouvé depuis, si simple, si humaine… Et encore la tiédeur de sa peau, et le grain de sa peau… Tous les sens participaient, mais en tendresse, avec pureté. Suave… Je ne savais pas que ça représentait la fin de ma vraie jeunesse. J’ignorais que je traversais alors un tunnel enchanté qui allait déboucher sur l’âge d’homme. Brusquement, un individu se met à contracter une horrible maladie incurable : il devient adulte (d’où dérive le mot adultère). Et son cas s’aggrave d’année en année. Il ne s’en remet pas. Lorsqu’un amour nouveau fleurit en lui, il se reprend à espérer, il croit être sorti de l’auberge. L’espace d’une flambée… Vite, ça redevient hideux, abominablement infect et il replonge dans l’univers concentrationnaire des grandes personnes…