Pourquoi Odile, ça me fait comme la petite étudiante, soudain ? Je lui jette, en la quittant, le long regard vorace et désespéré que je jetais à cette gosse de jadis lorsque je l’abandonnais, pour quelques minutes, devant la porte d’un commerçant téméraire qui avait bien voulu souscrire un ordre publicitaire à notre revue.
— T’es pincé, grommelle Béru, tandis que nous gravissons l’escalier.
— Tu plaisantes, Gros ! Elle me plaît, c’est tout…
— Minute, pape Pie XI, intervient le Mastar, on pige, aux coquards que tu lui roules, que c’est pas seulement une question de fignedé. Fallait bien qu’un jour on l’autre ça te choie sur la coloquinte. Un zig comme toi ne peut pas aimer tonte sa vie jusqu’à la hauteur du kangourou, San-A… En tout cas, je te félicite, c’est une fille très bien…
Nous voilà devant l’appartement de Rita. On sonne. Une vieillasse en savates et blouse bleue nous ouvre. Elle a deux dents sur le devant et une grosse verrue contre l’aile gauche du nez.
— Mlle Rita ? je demande.
L’épousseteuse secoue sa tête ridée.
— Elle est à son bureau !
Nous manquons nous étrangler. Et puis je me ravise. Après tout, quand une tapineuse se paie une femme de ménage, elle n’est pas obligée de lui dire qu’elle puise ses revenus dans le pantalon de ses contemporains, s’pas ?
Devant notre indécision flagrante, la bonne femme ajoute :
— Mais Monsieur est ici.
Tiens ! voilà qui est nouveau. Nous acceptons vivement de voir Monsieur. Il est en train de petit déjeuner bien qu’il soit presque midi. C’est un superbe mec de trente piges, très méditerranéen, avec le teint bistre, les yeux sombres, la bouche gourmande, les sourcils touffus. Il est drapé dans une robe de chambre en soie crème, à parements bleus, et il lit Le Parisien libéré (sous caution) en trempant la corne d’un croissant dans un bol de café noir.
En nous voyant débarquer, il nous retapisse aussi sec, ses sourcils se joignent et il nous virgule un sobre mouvement de menton.
Pour dissiper les doutes qu’il pourrait encore entretenir, je lui produis ma carte, puis je m’installe en face de lui. L’appartement est clair, propret, moderne : meubles scandinaves, grande baie ouvrant sur un horizon de toits.
— A qui ai-je l’honneur ? je demande.
— Alfred Couchetapiane, jette-t-il d’un ton sec. C’est à quel propos ?
— A propos de Rita. C’est elle que nous aimerions voir, mais elle est déjà partie à son « bureau », d’après ce que raconte votre esclave…
J’ai mis l’accent et beaucoup d’ironie sur le mot « bureau ». Le ténébreux pour noces crapuleuses et dancings me vote un regard furibond.
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Discuter de ses relations professionnelles. Elle a été assez liée avec une de ses camarades de… bureau qui nous intéresse, mais peut-être l’avez-vous connue, cette émérite dactylo ?
— Ça m’étonnerait, dit-il péremptoirement.
Vous ne me direz pas que c’est pas de la mauvaise volonté, non ! Ce vilain coco m’a l’air aussi peu coopératif que possible. Du coup, je sens que mon distillateur de rogne se met en mouvement. Une terrible envie me prend de lui balancer son bol de caoua dans la physionomie. Je me retiens cependant car il faut toujours laisser aux pécheurs l’occasion de se racheter.
— Pourquoi cela vous étonnerait-il, Freddo ? familiarisé-je.
— Je ne fréquente pas les copines de ma femme.
— Il ne lui arrive jamais d’en recevoir ici ?
— Vous charriez ! Je ne tolérerais pas…
— Oh, dis donc, mec, s’exclame le Gros, c’est pas parce que tu crèches dans une turne en marbre qu’y faut te prendre pour le comte de Pantruche ! M’est avis qu’ils sentent l’eau de bidet, tes signes extérieurs de richesse…
Le mac de Rita coule un regard peureux en direction de la cuistance où s’est embusquée la vieille. Comme on ne perçoit aucun bruit, il est probable que sa dépoussiéreuse a collé son vieux tympan contre la serrure.
— Je vous prie de cesser vos insinuations malveillantes ! il fait.
Dire ça tout de go à Béru quand on est coupable de proxénétisme, il faut être téméraire on inconscient. La réplique ne se fait pas attendre. D’un coup de genou, mon gros teigneux renverse la table et la cafetière va se propulser sur un divan en velours frappé, ce qui donne aussitôt du café frappé ! Couchetapiane blêmit et ses mâchoires forment deux vilaines boules sous chacune de ses joues. Je suis prêt à vous parier une livre de marrons contre un livre de messe qu’il a envie de dérouiller le Mastar. Pourtant il se contient.
— Ecoute, le hareng, gronde Sa Tornade en se penchant sur lui, faut jamais me prier de quoi que ce soit quand on a plus d’écailles qu’un poisson rouge, autrement sinon je perds mon calme et ça se met à vinaigrer mochement !
— Qu’est-ce que je vous ai fait ? proteste misérablement Alfred.
— Tu me cours sur l’haricot, répond Béru ; rien qu’à te regarder, j’ai les phalanges qui me grattent, tu piges ?
Il balance son énorme poing devant le nez de notre hôte. L’autre louche sur les poils frisés et les cicatrices, sur le pouce en forme de marteau, sur l’ongle en berne qui le pare.
La porte de la cuisine s’ouvre et la ménagère apprivoisée intervient.
— Faut-il que je prévienne la police, monsieur Couchetapiane ? elle propose assez crânement.
Béru éclate d’un rire en cascade.
— Dérangez-vous pas, mémère, lui dit-il en exhibant sa plaque.
— Jésus ! Marie ! Joseph ! s’exclame dame Chiffon en reculant.
— Beau tiercé ! apprécie mon ami qui a de la religion.
Je demande à la vieille femme de nous laisser bavarder et elle s’évacue dans sa cuisine en prenant soin de ne pas refermer complètement la porte.
Le sieur Alfred commence à trouver que sa journée démarre mal. Il a dû se lever du pied gauche. Y a des matins, comme ça, où la vie nous montre son dargeot mal torché. Pour peu que vous vous penchassiez (Béru dixit), vous vous apercevez qu’en plus, elle vous tire la langue et vous fait le pied de naze entre ses jambes écartées. Tout est grimaces, tout est trou de balle, tout malodore, tout souille, tout impertine. Vos contemporains ont une sale frime et de mauvaises intentions. Ils vous haïssent et vous barbouillent de merde et d’ennuis.