Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit :
« Pourquoi avez-vous choisi aujourd’hui ?
– Je ne sais pas. » Puis il baissa la voix : « Ou plutôt, c’est parce que je ne pense qu’à vous, depuis hier. »
Elle balbutia, pâlie tout à coup :
« Voyons, assez d’enfantillages, et parlons d’autre chose. »
Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu’elle eut peur. Elle voulut se lever ; il la tenait assise de force et ses deux bras enlacés à la taille et il répétait d’une voix passionnée :
– 360 –
« Oui, c’est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. Ne me répondez pas. Que voulez-vous. je suis fou !
Je vous aime… Oh ! si vous saviez, comme je vous aime ! »
Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l’ayant saisi aux cheveux pour empêcher l’approche de cette bouche qu’elle sentait venir vers la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à droite, d’un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir.
Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait ; et elle défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva brusquement et voulut l’étreindre, mais, libre une seconde, elle s’était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil.
– 361 –
Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs.
Puis il se redressa, cria : « Adieu ! adieu ! » et il s’enfuit.
Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en se disant : « Cristi, je crois que ça y est. » Et il passa au télégraphe pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le lendemain.
En rentrant chez lui, à l’heure ordinaire, il dit à sa femme :
« Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner ? »
Elle répondit :
« Oui ; il n’y a que Mme Walter qui n’est pas sûre d’être libre. Elle hésite ; elle m’a parlé de je ne sais quoi, d’engagement, de conscience. Enfin elle m’a eu l’air très drôle.
N’importe, j’espère qu’elle viendra tout de même. »
Il haussa les épaules :
« Eh, parbleu oui, elle viendra. »
Il n’en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu’au jour du dîner.
Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne : « Je me suis rendue libre à grand-peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne pourra pas m’accompagner. »
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Du Roy pensa : « J’ai rudement bien fait de n’y pas retourner. La voilà calmée. Attention. »
Il attendit cependant son entrée avec un peu d’inquiétude.
Elle parut, très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très discret et soumis.
Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtesse de Percemur parla du grand monde.
Mme de Marelle était ravissante dans une toilette d’une fantaisie singulière, jaune et noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête d’oiseau.
Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. « Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche », pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu’il ne trouvait pas mal non plus, bien qu’il eût gardé contre elle une colère rentrée, tenace et méchante.
Mais la Patronne l’excitait par la difficulté de la conquête, et par cette nouveauté toujours désirée des hommes.
Elle voulut rentrer de bonne heure.
« Je vous accompagnerai », dit-il.
Elle refusa. Il insistait :
« Pourquoi ne voulez-vous pas ? Vous allez me blesser vivement. Ne me laissez pas croire que vous ne m’avez point pardonné. Vous voyez comme je suis calme. »
– 363 –
Elle répondit :
« Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités. »
Il sourit :
« Bah ! je serai vingt minutes absent. On ne s’en apercevra même pas. Si vous me refusez, vous me froisserez jusqu’au cœur. »
Elle murmura :
« Eh bien, j’accepte. »
Mais dès qu’ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la baisant avec passion :
« Je vous aime, je vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous toucherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous aime. »
Elle balbutiait :
« Oh !... après ce que vous m’avez promis… C’est mal… c’est mal… »
Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d’une voix contenue :
« Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant…
Mais laissez-moi vous dire seulement ceci. Je vous aime… et vous le répéter tous les jours… oui, laissez-moi aller chez vous m’agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre visage adoré. »
– 364 –
Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant :
« Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu’on dirait, à mes domestiques, à mes filles. Non, non, c’est impossible… »
Il reprit :
« Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu’une minute tous les jours, que je touche votre main, que je respire l’air soulevé par votre robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands yeux qui m’affolent. »
Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d’amour et elle bégayait :
« Non… non… c’est impossible. Taisez-vous ! »
Il lui parlait tout bas, dans l’oreille, comprenant qu’il fallait la prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu’il fallait la décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d’abord, où il voudrait ensuite :
« Écoutez… Il le faut… je vous verrai… je vous attendrai devant votre porte… comme un pauvre… Si vous ne descendez pas, je monterai chez vous… mais je vous verrai… je vous verrai… demain. »
Elle répétait : « Non, non, ne venez pas. Je ne vous recevrai point. Songez à mes filles.
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– Alors dites-moi où je vous rencontrerai… dans la rue…
n’importe où… à l’heure que vous voudrez… pourvu que je vous voie… Je vous saluerai… Je vous dirai : « Je vous aime », et je m’en irai. »
Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la porte de son hôtel, elle murmura très vite :
« Eh bien, j’entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie. »
Puis, étant descendue, elle cria à son cocher :
« Reconduisez M. Du Roy chez lui. »
Comme il rentrait, sa femme lui demanda :
« Où étais-tu donc passé ? »
Il répondit, à voix basse :
« J’ai été jusqu’au télégraphe pour une dépêche pressée. »
Mme de Marelle s’approchait :
« Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si loin qu’à cette condition ? »
Puis se tournant vers Madeleine :
« Tu n’es pas jalouse ? »
Mme Du Roy répondit lentement :
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« Non, pas trop. »
Les convives s’en allaient. Mme Laroche Mathieu avait l’air d’une petite bonne de province. C’était la fille d’un notaire, épousée par Laroche qui n’était alors que médiocre avocat.