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Au fur et à mesure que les heures s’écoulent, des conversations se nouent. Des voix de l’ombre se demandent ce que vont devenir ceux qui ne pourront pas travailler.

— Et les enfants ? s’inquiète un homme.

— On sera regroupé par famille, affirme une grosse femme qui s’est allongée entre son mari et son jeune fils.

— Moi, je peux travailler pour deux, dit le mari. En plus, je ne suis pas juif et je connais un peu l’allemand.

— Il faudra le signaler en arrivant.

Au fond de la voiture à droite, on a tendu une couverture pour masquer un seau. Christa hésite à se soulager. Elle peut tenir encore toute une journée. Elle a trouvé une place relativement confortable, presque une niche, entre deux jeunes filles, se lever c’est peut-être perdre ce petit luxe. Elle préfère chercher le sommeil. Un homme ronfle dans un recoin de ténèbres. Un rectangle de nuit claire se découpe par la bouche d’aération. À travers les griffes des barbelés, on aperçoit des étoiles qui brillent timidement dans le ciel encore chaud.

Le balancement du train, lancinant, rappelle à Christa les longs trajets, lors des tournées. Son préféré était le Berlin-Vienne. En 1934, elle avait emmené Rodolphe avec elle jusqu’à Munich. Un long périple pour un enfant, wagon-couchettes, pullman, grand luxe. Ils avaient été heureux, tous les deux, serrés l’un contre l’autre dans les draps soyeux de la compagnie ferroviaire. Elle avait raconté le combat de Siegfried contre le dragon, son bras vaillant armé de l’épée Notung, l’invincible. De temps à autre, elle avait chanté un passage, et il s’était endormi en se détendant.

— Dors bien, mon Prince…

Le train s’arrête en grinçant de toute sa longue échine de fer. Christa s’est assoupie. Elle ne saurait dire combien de temps. Une lumière faible et laiteuse découpe les silhouettes pêle-mêle, dans le wagon. La porte s’ouvre brusquement. D’étranges personnages apparaissent. Dans des uniformes rayés dans la longueur. Plus loin, des SS et des chiens aux regards sournois, prêts à mordre.

Los, raus !

Un peu dans toutes les langues, ordre est donné d’abandonner ses affaires dans le train. Christa saute sur le quai.

— Descendre ! Raus !

Une rampe. Les wagons se vident. On saute, on s’appelle. Certains restent sur la paille infecte des wagons, à demi morts.

— Zu fünf. Par cinq ! Los. Vite.

Le tri. Christa ne comprend pas. Elle débarque dans un monde parallèle. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas envisager. Jamais.

Par cinq !

— Où sommes-nous ?

— À Birkenau, imbécile !

Christa se met en rang, cherche des visages amis. Ses vêtements puent. Ses bas sont déchirés. On la dépouille. On la déshabille, on la tond, crâne et pubis. On la rhabille. Un uniforme rayé dont la toile usée pique la peau.

Quelque part, dans l’air bouillant qui sent la suie, montent des notes, une mélodie de La Veuve joyeuse. Ça sonne un peu faux mais c’est dans le rythme.

— Il y a des orchestres à Birkenau, lance un détenu. Un dans le camp des femmes et un autre dans le camp des hommes.

— Viens ici. Assieds-toi.

Une femme, sans doute une Polonaise, tient un stylo où la plume a été remplacée par une aiguille.

— Retrousse ta manche.

La Polonaise trempe la plume dans l’encre et enfonce l’aiguille rapidement, tout en lisant un numéro qui est inscrit sur une liste d’arrivée. Christa grimace à chaque piqûre. La douleur est intense.

Numéro 74767. Une plaie qui saigne et se gonfle à vue d’œil.

La tatoueuse a une écriture fine et nette. Ce doit être une sorte de professionnelle. Les chiffres ne sont ni démesurés, ni tracés n’importe comment, pas comme ceux de la voisine qui rabaisse sa manche en rejoignant les rangs à petits pas.

Christa regarde une dernière fois ses longs cheveux blonds que le balai pousse vers un coin de la salle. Elle ne s’est jamais sentie aussi nue et vulnérable. Sa première pensée est pour Rodolphe. Elle se retient de pleurer. Pas le temps. Ta maman est comme les autres, mon Prince, mais elle garde sa dignité au fond d’elle.

Christa a de la chance. Une femme qui fourre les vêtements des nouvelles venues dans de grandes caisses la remarque. Elle fronce les yeux et se dirige vers elle.

— Tu es Christa Meister ?

— Oui, c’est bien moi.

La « lingère » jette un coup d’œil autour d’elle.

— C’est ce qui va sans doute te sauver. Attends ici.

Christa se met à l’écart, sans oser lever la tête vers les femmes qui passent à sa hauteur, crâne rasé et tatouage au bras.

Au bout de cinq minutes, une femme arrive. Malgré la chaleur, elle porte un invraisemblable manteau en poil de chameau et un foulard sur la tête.

— Bonjour, je suis Alma Rosé, la nièce de Gustav Mahler.

Le ton n’est ni gentil, ni accueillant, mais il y a des mots et un regard, et c’est déjà beaucoup. Alma se détend, une fois à l’extérieur.

— Tu dois aller d’abord au bloc de la quarantaine. Ne t’inquiète pas. Quelqu’un viendra te chercher.

La quarantaine est l’un des endroits les plus terribles du camp de Birkenau. La partie dortoir comprend un long châlit sur lequel les arrivants dorment les uns serrés contre les autres. Une bonne partie du quotidien de la quarantaine, c’est l’appel. Une manie allemande, sans doute. Il faut compter les déportés, rangés par groupe de cinq. Interdiction absolue de bouger. Et ça dure. Dans une odeur de merde qui coule entre les jambes de celles qui ont déjà contracté la dysenterie.

Trois jours plus tard, Alma Rosé envoie chercher Christa par la Blockowa Tchaïkowska, une Polonaise gigantesque avec des bras comme des jambons. Une brute qui mange à sa faim.

Tchaïkowska se moque de la cantatrice et la menace d’une gifle si elle ne baisse pas les yeux quand elle lui répond. Elle la conduit jusqu’au bloc de l’orchestre.

Alma Rosé l’observe un instant, un éclair de cruauté dans le regard, jaloux. Elle dit :

— Je me souviens des affiches de toi, dans Berlin, et de ta photo dans les revues. Je ne savais pas que tu étais juive.

— Je ne le suis pas. Juste un grand-père.

— Pour eux, tu es une youpine. Dans cet orchestre, nous le sommes toutes, mis à part quelques ariennes.

Elle continue à parler de la carrière de Christa. Des concerts de charité qu’elle a donnés quand l’Allemagne est descendue dans les culs de basse-fosse de l’Europe. Étrangement, elle connaît beaucoup de choses.

— Tu as chanté devant Hitler. Regarde où il t’a envoyée.

— J’ai refusé de chanter pour son anniversaire. Il ne me l’a pas pardonné.

Alma ricane en haussant les épaules.

— À part faire le rossignol, tu sais jouer d’un instrument ?

— Du piano.

— C’est tout ?

— Je connais un peu l’accordéon.

— Parfait. Celle qui en jouait est morte la semaine dernière. La dysenterie. Elle se vidait. J’ai dû l’envoyer à l’infirmerie. Elle a fini là-bas, tu vois.

Elle désigne du regard, deux immenses cheminées.