— Une salope de nazie ! a jeté un jour sa mère.
Et ça lui a fait mal. Comme une baffe qu’on reçoit sans pouvoir répondre, qui cingle le visage et ne s’efface jamais. Et qui fait saigner le cœur. Il n’arrive pas à lui en vouloir, à cette femme aux seins beaux comme le bonheur, au parfum des jours heureux. Il a couché avec d’autres, le temps d’un passage. Elles s’y entendent pour les choses du sexe, leur véritable science. Elles doivent coucher souvent, certaines, ouvrir leurs jambes à ceux qui leur plaisent. De vraies gloutonnes qui dévorent ce que la vie leur donne. Leurs désirs lui ont plu. Baiser jusqu’à en pleurer. À foutre tout dehors, les années d’angoisse, les hurlements dans la nuit, les bombes incendiaires qui dégringolent du ciel et crament les innocents. Dieu sait par où certaines sont passées.
Les yeux de Rodolphe fouillent l’obscurité. Il se sent prisonnier de cette noirceur qui dissimule toute vérité. Prisonnier d’un pays qui se ment à présent. On juge un SS, mais c’est tout ce monde qui pionce désormais, qu’il faut traîner au tribunal.
Prisonnier. Pas moyen d’aller à Berlin, de marcher dans Friedrichstrasse, de tourner sur Unter den Linden jusqu’au parc de Tiergarten, passé la porte de Brandebourg. Tout est communiste aujourd’hui, ou en secteur militaire américain. Il ne doit plus y avoir de cygnes qui se pâment sur les eaux vertes des petits lacs. Ni même de parc. Il ne doit plus y avoir de pauvres non plus. Des loques de gosses aux yeux torves qui agitaient leurs mains crasseuses pour quelques sous. L’ogre les a tous bouffés, ceux-là. Ce sont toujours les miteux qui trinquent le plus, dans les guerres.
Eva courait se cacher tandis qu’il comptait, le front contre un tronc d’arbre. Jusqu’à dix. Il trichait et la voyait s’accroupir derrière un buisson ou sous des fougères. Un jour, il a même vu son entrejambe tandis qu’elle s’accroupissait, et ce fut le grand tintamarre dans sa tête et dans sa poitrine. Elle avait de belles jambes, longues et pleines. Quand sa jupe se soulevait avec le vent ou quand elle tournait sur elle-même, une musique la suivait et l’enveloppait. Des violons en un long legato, clair et pur.
Un jour, il retrouvera Eva. Qu’elle soit morte ou vivante. Qu’elle fût nazie ou pas. Le pardon, c’est pour ceux qui n’adorent pas, qui n’arrivent pas à haïr. Il lui criera sa colère, à Eva. Et son amour. Tout à la fois. L’orchestre qui frémit en des notes toutes noires, à l’intérieur, dans le ventre et dans le cœur, comme une lugubre ouverture, éclatera de mille cuivres. Il la possédera, Eva, comme ceux qui s’aiment trop. Elle est sa moitié maudite.
Il fourre machinalement une main dans une poche de son pantalon, cherche les petits cailloux. Hansel et Gretel. Ne jamais perdre sa route. Ne jamais être l’abandonné.
42
La clinique du docteur von Löwenstein se trouve à l’écart d’Ebersteinburg, à flanc de colline. Le taxi laisse Rodolphe devant un grand portail de fer forgé. C’est un jour de novembre, un mardi banal. Le ciel est chargé de nuages. Il ne devrait pas tarder à pleuvoir.
Une longue allée s’ouvre au-delà du seuil et monte en direction d’une grande bâtisse au toit de tuiles rouges, les murs sont blancs et vert pastel. Deux grands marronniers ont déjà roussi. La verdure transmute en or, rouge et ocre, tout doucement, tel un sommeil qui vient lentement.
Comme autrefois, le long d’Unter den Linden.
Sur la droite, deux lignes de terre boueuses de part et d’autre d’une langue d’herbes hautes s’échappent vers la forêt, se perdant sous les feuilles et les ronces. Rodolphe s’arrête quelques secondes et inspire l’air humide, ce parfum d’Allemagne, un peu froid dans le matin, qu’il n’a pas retrouvé ailleurs. On dirait qu’il ne s’est jamais rien passé ici, dans ce coin de montagnes modestes, tellement loin du mugissement de la guerre.
Rodolphe tient dans ses mains la volumineuse partition de Tristan et les deux symphonies de Furtwängler. Il a aussi emporté le Te Deum que Furtwängler a composé dans sa jeunesse. Le chemin est long jusqu’au maître, se dit-il. La distance qui le sépare de lui semble se distendre, s’allonger à l’infini. Il essaie de rassembler toutes les questions qu’il a prévu de poser au maestro, mais tout lui échappe, à présent. Ce n’est pas le trac, plutôt la monstrueuse épreuve du retour sur soi. Il doit se réinventer, tout à coup.
Quand il gravit les trois marches qui conduisent à la réception, une femme vient à sa rencontre. Elle l’observe quelques secondes puis s’avance, une sorte de méfiance dans les yeux.
— Vous êtes Rodolphe Meister, c’est bien ça ?
Elle a une étrange façon de le fixer, à la façon dont on décrypte une énigme. Son regard vif et direct le toise puis revient au visage.
— Mon Dieu, je n’aurais jamais cru…
Rodolphe ne sait quoi dire. Il tend la main comme on le fait en France, pour se rassurer. Elle la serre mollement.
— Je suis Elisabeth Furtwängler, la femme de Wilhelm. Il vous attend.
Elle jette un œil vers l’intérieur de la clinique, une ride d’inquiétude barre son front.
— Vous arrivez bien tard, vous savez. Sa santé décline de jour en jour. Je devrais presque dire d’heure en heure.
Elle détourne les yeux.
— Il est à la chambre 8.
— Je vous remercie.
Rodolphe n’a pas le temps d’ajouter un seul mot. Elisabeth a déjà descendu les marches. Un taxi l’attend.
Tout est clair et désuet dans le long couloir qui conduit à la chambre du maître, vieillot, comme dans les stations thermales du début du siècle. Quelques portraits de pensionnaires célèbres, des gloires oubliées, sont suspendus aux murs. Chaque pas siffle sur les faïences vernies. Une infirmière sort de la chambre 8 et referme la porte derrière elle.
— Il vient de s’éveiller après une longue sieste. Ménagez-le, il est encore très fragile.
Rodolphe toque à la porte. Quelques secondes passent puis une voix grave et enrouée, faible, l’invite.
— Entrez.
Wilhelm Furtwängler est assis devant la fenêtre, tourné vers le parc. Immobile.
— Bonjour, Maître.
Il se lève péniblement, s’appuie d’une main sur le dos d’une chaise. Il est grand, plus grand encore que dans la mémoire de Rodolphe. Il se tourne, le regard brouillé, fuyant.
— Bonjour, articule-t-il dans un français rude. Avez-vous fait bon voyage ?
Il évite le regard de Rodolphe, désigne une chaise à côté de son lit et s’assoit à nouveau.
— Vous parlez allemand, monsieur Meister ?
— Oui, c’est ma langue maternelle. J’ai quitté l’Allemagne à l’âge de treize ans.
Furtwängler ferme les yeux un moment. Ses paupières vibrent, il joint ses mains comme pour maîtriser ses émotions.
— Vous souvenez-vous d’un petit garçon, à Bayreuth, bien avant la guerre ? demande Rodolphe. Un petit garçon qui était venu vous parler après une répétition ?
Furtwängler hoche la tête, son visage se détend. Pour la première fois, son regard croise celui de Rodolphe, avec une gêne qui déstabilise le jeune chef. Il exprime, dans le bleu de ses yeux, une sorte de tristesse indéfinissable.
— Ce petit garçon, c’était vous. Je me souviens très bien. Vous saviez déjà lire la musique et je vous avais dit qu’il faut la connaître par cœur. Par cœur ! C’est primordial. Quand vous savez par cœur, la musique est en vous. Vous êtes la musique, et vous la transmettez à ceux que vous dirigez et qui doivent suivre leurs partitions. Vous pouvez les regarder chacun dans les yeux.