— J’ai retenu cette leçon.
— Connaissez-vous Tristan par cœur ?
— Oui.
Furtwängler soupire, il n’a rien perdu de son autorité naturelle. Ses cheveux en bataille autour de son crâne chauve lui donnent un air de savant fou. Il esquisse un sourire. Rodolphe remarque une vieille cicatrice à sa joue droite, juste au coin de la bouche.
— Je suis heureux de savoir que c’est vous qui allez me remplacer pour Tristan. C’est un opéra difficile !
Rodolphe défait son manteau. Il a acheté une boîte de chocolats. Christa l’a accompagné et lui a indiqué lesquels choisir.
— Tenez, Maître, un petit souvenir de Paris.
— Oh, merci.
Furtwängler dévisage Rodolphe comme il prend le ballotin noué d’un fil doré.
— Qui vous a dit que j’aimais autant les pralinés ?
— Ma mère, Maître.
— Il ne faut pas m’appeler Maître. Vous n’êtes plus un apprenti mais un chef confirmé. Nous sommes confrères, vous et moi.
Il pose les chocolats sur le petit secrétaire qui fait face à son lit. Une partition est posée sur une chaise.
— Je mets la dernière main à ma troisième symphonie. J’espère que Dieu m’accordera encore quelque temps pour finir ce qui doit l’être.
Rodolphe observe un instant les lignes de la partition. L’écriture est nerveuse, les barres des mesures et des notes penchent vers la gauche. Les remarques tracées en marge sont illisibles pour un œil étranger.
— J’ai apporté, dit-il, la partition de votre Te Deum et de votre deuxième symphonie. Je trouve ses deux pièces magnifiques. Je voudrais les faire jouer. Qu’en dites-vous ?
— Je suis très flatté, répond Furtwängler sans enthousiasme. J’ai pu créer ma deuxième symphonie, il y a quelques mois. J’étais à la baguette. J’aimerais la voir vivre dans d’autres pays. Si je peux, je viendrai vous entendre.
— Mais vous viendrez !
Furtwängler secoue la tête, résigné.
— Monsieur Nielsen m’a dit qu’il vous a vu dans la Neuvième.
— Oui. À Paris, il y a deux ans. C’est une des symphonies que je dirige le plus souvent.
— Un monument… J’y découvre encore pas mal de choses.
Furtwängler a du mal à respirer. Il est d’une maigreur extrême, des os et plus rien dans ses vêtements. Quand il agite les bras, on dirait qu’il va se déglinguer. L’anxiété et ce qui ressemble à de la joie se confondent dans son regard.
— La Neuvième, je l’ai donnée dans toutes les situations possibles. Jamais deux fois de la même façon. Cette symphonie me possède complètement.
Il fixe quelques secondes Rodolphe puis détourne les yeux comme s’il cherchait quelque chose dans le vide de la chambre, une idée fugitive.
— J’ai dirigé la Neuvième pour l’anniversaire de Hitler. Sans doute le plus mauvais souvenir de ma carrière. Aujourd’hui encore, j’en ai honte.
Wilhelm pose ses mains longues et fines sur les accoudoirs de son fauteuil. Il cherche sa respiration avant de poursuivre.
— Je ne voudrais pas que vous me jugiez. Je sais que pour vous c’est difficile. Peut-être même impossible.
Sa voix semble plus grave, presque lointaine, quelque chose s’y est brisé. Que cherche-t-il ? se demande Rodolphe. Se justifier une fois encore avant de passer sur l’autre rive ?
— Beethoven a toujours tenu la musique pour quelque chose qui s’entend et non qui se pense. L’entendre, c’est être physiquement avec elle, dans les tripes. Pourquoi Beethoven est-il si mal interprété ? Parce qu’il incarne, par son tempérament, des états extrêmes. L’exécutant doit donc lui aussi se trouver dans un état extrême. Nombreux sont ceux qui ne le peuvent pas. D’autres ne le veulent pas. Ils ne se rendent pas compte de la profonde harmonie et de la loi générale qui portent ces états extrêmes ! Seul l’artiste capable d’unir en lui ce sentiment de la loi générale et cet état peut songer à exécuter une œuvre de Beethoven dans son esprit véritable. Nous y sommes parvenus pour l’anniversaire de Hitler, notamment au choral, tout en contrastes violents. Nous étions unis, et Beethoven avec nous, parce qu’il a mis toute son humanité dans les notes qu’il a tracées sur les partitions. Et puis, quand est venu le choral, une force inouïe nous a soulevés.
Il se met à chanter :
— Beethoven n’est pas un exalté, il ne s’égare pas, il ne se délecte pas de lui-même. Surtout, il ne terrorise pas. Les traîneurs de sabre qui nous écoutaient ne comprenaient pas tout cela. Devant sa musique, tout procédé de terreur est de ce fait, par lui-même, sans objet. N’oubliez pas les paroles de Schiller :
Un rayon de soleil perce l’ombre de la chambre d’une diagonale poussiéreuse. Rodolphe cherche dans la chambre quelque image qui pourrait provenir de ce passé. Rien. Aucune photo, aucun objet. Tout est froid et lisse.
— Le message que Beethoven, dans ses œuvres et particulièrement la Neuvième symphonie, adresse à l’humanité, ce message de générosité, de confiance, d’unité devant Dieu, me semble n’avoir jamais été plus nécessaire que durant le national-socialisme.
Rodolphe murmure à son tour :
— Voilà, oui, Rodolphe. Vous savez, la musique, ce n’est pas forcément l’école de l’humilité, ce n’est pas vrai. Chaque chef a le sentiment d’être unique, au-dessus de la masse. Ce soir-là, l’orchestre et moi nous n’étions pas humbles et nous ne devions pas l’être. On nous avait obligés d’être là pour fêter l’ignoble. Nous avions du mépris pour ceux qui nous écoutaient, ces nazis triés sur le volet. Et nous leur avons jeté à la face tout ce que la beauté nous a donné comme arme et comme fierté.
Rodolphe ne quitte pas des yeux le vieux chef, guette chacune de ses expressions. Il l’a appelé par son prénom, cette familiarité le touche. Mais ses sentiments se contrarient, la colère se mêle à l’admiration. Cette colère, c’est le visage aux yeux caves de Christa revenue de Birkenau. Un visage qui avait cessé d’être la face d’une mère, où la bonté n’avait plus sa place, ni la pitié, ni l’amour.
— L’art n’a rien à voir avec la politique, ajoute Furtwängler. Rien à voir avec la guerre. Je me sentais responsable de la musique allemande et il était de mon devoir d’aider à surmonter cette crise autant que je le pouvais. Je ne regrette pas d’être demeuré parmi les Allemands qui devaient vivre sous la terreur de Himmler. Étant resté en Allemagne comme un artiste apolitique, au-dessus de la politique, je me suis, par là même, opposé au régime qui avait rabaissé l’art à n’être qu’un instrument de la politique. J’espère que vous me comprenez ?