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— Je ne serai certainement plus de ce monde.

Les deux musiciens restent un long moment silencieux. Furtwängler fixe étrangement le plafond, ses yeux semblent y lire quelques inscriptions visibles de lui seul. Puis, d’une voix pâle, il parle des mutilations de la guerre. Il en a vu, de ces ruines pareilles à des hommes bousillés, en venant jusqu’ici.

Il ferme les yeux et suspend son souffle. Puis il demande, la voix hésitante :

— Aimez-vous sincèrement Wagner ?

La question surprend Rodolphe, elle impose la sincérité. Il a mis très longtemps à pénétrer dans l’œuvre du maître de Bayreuth. Tout se mélangeait dans son cœur, la musique qui frisait le pompier parfois, et l’apocalypse qu’il a traversée.

— Je n’ai pas aimé Wagner d’emblée, dit Furtwängler. Jeune, je le détestais. Je me souviens que, vers l’âge de quinze ans, j’ai écrit ce désamour à une amie que j’ai perdue de vue depuis. Je disais qu’à vrai dire j’avais fait la connaissance d’un authentique wagnérien qui m’avait affirmé que l’œuvre de Wagner, et en particulier Tristan, était la plus haute œuvre de l’art. J’ai dû répondre que Wagner, pour ce que j’en connaissais, et précisément Tristan, m’étaient absolument insupportables. Il n’est pas facile de trouver textes plus sentimentaux et plus romantiques que ceux des opéras de Wagner.

— C’est vrai. Mais j’y ai découvert une grande puissance d’évocation. Le Ring est une œuvre unique qui touche à l’universel.

Furtwängler s’est posté devant la fenêtre. La pluie a cessé. Un plafond de brume froide aplatit les montagnes modestes qui dominent la clinique. Par endroits, aux coins les plus encaissés, le brouillard, poussé par le vent, ne laisse voir que les silhouettes nues des arbres chargés de boules de gui qui forment d’étranges crânes ronds au bout des ramures.

— J’ai enregistré La Walkyrie le mois dernier, dit Furtwängler. Aussi étrange que ça puisse paraître, c’est un peu comme si on soldait des vieux comptes. Pour la première fois, je n’ai pas été hanté par les souvenirs de l’époque terrible que nous avons traversée. C’était comme revenir avant 1933.

Sa poitrine se soulève, une grimace tord sa bouche d’une douleur qui vient du plus profond de son être. De ses doigts squelettiques et veinés de bleu, il attrape un mouchoir qui traîne sur le lit défait, tremblant de tout son corps. Il se cache pour tousser et finit par cracher dans le mouchoir, gêné par la présence de son visiteur.

— Je ne parviendrai pas à diriger tout le cycle du Ring. C’est pourtant prévu.

La quinte de toux le submerge. Une infirmière arrive.

— Ça va aller, dit Furtwängler dans un soupir.

Il ferme les yeux un instant.

— Dans Wagner, comme ailleurs, tout est souvent question de tempo. Si vous dirigez trop vite, les sons des différents pupitres se mélangent et ça fait comme une sorte de bouillie. Si le tempo est plus lent, selon les moments, vous faites ressortir toute la complexité de l’orchestration. Les contrebasses ne couvrent pas les violons. C’est un peu comme si vous éloigniez les sons qui sont joués ensemble, pourtant.

— Il y a de la richesse dans la lenteur.

Furtwängler hoche la tête.

— Le tempo, c’est la richesse d’expression, pas la vitesse. Si vous êtes trop lent, ça ne marche pas. L’orchestre est comme disloqué. Notamment dans l’ouverture de Tristan. Il faut trouver l’unité de l’ensemble en faisant entendre chaque motif, presque chaque instrument.

— Quand je vous voyais diriger, j’étais frappé par votre gestique. On a l’impression que la musique vous habite…

— Elle m’a toujours habité !

Le chef lève la main et chante les premières mesures de Tristan.

— Les violoncelles… Ma main suit chaque note, c’est là que ça se passe. Je caresse presque.

Il relève la main et chante la même mélodie. Avec des gestes plus secs.

— Si je fais cela, je détruis tout. Vous comprenez ? Tout est dans ce qui passe de vous jusqu’au bout de vos doigts. C’est pour cela que vous ne dirigerez jamais deux fois de la même façon. Parce que le geste obéit à votre humeur. Vous transmettez des intentions et des émotions au bout de votre bras, pas un tempo. Les musiciens que vous dirigez n’ont pas besoin de vous, pour cela. Ce sont les meilleurs.

La nuit est tout juste tombée. Le visage de Furtwängler se découpe sur la lumière froide qui entre par la fenêtre.

— Je n’ai jamais eu de professeur, Rodolphe. Je regardais des maîtres et je m’en inspirais en faisant toujours ce que j’avais au fond de l’âme. Faire dialoguer des bassons et des cors, par exemple, est très difficile. Les uns sont doux, les autres plus forts, plus durs, presque. Pourtant, il faut y parvenir.

Il regarde Rodolphe un long moment, d’un regard qui devine.

— Vous êtes timide, Rodolphe, trop replié sur vous-même. Vous gardez encore trop la distance. Il faut se donner à l’orchestre. Quand plus de cent musiciens se jettent dans un crescendo, comme à la fin de Tristan, il faut se jeter avec eux. Il faut défaire, à ce moment-là, les chaînes qui retiennent votre personnalité.

Furtwängler a du mal à parler. Chaque respiration le fatigue.

— Faites ce que vous aimez faire. Essayez de voir si cela est compatible avec votre envie d’être le plus grand chef au monde ou si vous voulez faire uniquement de la musique.

— Vous êtes le plus grand, sans doute parce que vous aimez faire de la musique.

— La célébrité, ça vient toujours par hasard. Ça vous surprend et ça vous trahit, aussi. Faites ce qui vous plaît, voilà le seul vrai choix. Le plus important, c’est la liberté. Celle de croire en ce que l’on fait et de le faire, sans entrave.

» Vous savez, j’ai été victime de cette célébrité et de la place que j’occupais dans la musique de notre pays et dans le cœur de chaque Allemande et de chaque Allemand. Les nazis se sont servis de moi et, au soir de ma vie, je vois combien j’étais vulnérable. À cause des honneurs et de la gloire. C’est difficile d’y renoncer. J’avais tout pouvoir sur le Philharmonique. Je décidais des nominations, des carrières et même des salaires. Il était ma chose, je pouvais en faire presque ce que je voulais. J’avais tissé des réseaux à de très hauts niveaux… Non seulement dans la musique mais aussi au cœur du pouvoir. Comment renoncer à tout cela ? L’orgueil et le pouvoir, vous comprenez, c’est plus fort que tout. Je n’ai jamais dit cela à qui que ce soit. Pas même à ma femme.

Le visage de Furtwängler se fige. Ses forces sont à bout.

Rodolphe se retire. Le vieux musicien serre fortement sa main et le fixe intensément. Ses lèvres tremblent. Il veut parler, exprimer des mots enfouis, mais n’y parvient pas. Ses yeux se voilent. Rodolphe se détourne pour ne plus avoir à supporter son regard.

Furtwängler est essoufflé. De ses yeux rougis par la fièvre, il cherche une feuille sur son bureau.

— Voilà ce que j’avais écrit, il y a bien longtemps, à propos de l’attitude à tenir devant l’orchestre.

Il plie la feuille en quatre et la tend à Rodolphe.

— Je vous la transmets, vous en ferez ce que bon vous semble. Lisez cela ce soir et nous en parlerons demain.

Furtwängler se lève. Il tremble de tout son corps, cherchant l’équilibre. Il tend une main vers Rodolphe. Le contact de ses doigts osseux et crispés bouleverse le jeune musicien. Ils sont déjà froids, comme déjà morts, se dit-il.