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— Venez, dit-il discrètement.

Elisabeth passe sa main sous le bras de Rodolphe.

— Accompagnez-moi.

Le visage de Furtwängler est reposé. On lui a mis une chemise blanche… Rodolphe se signe.

— C’est bien que vous soyez venu. Il avait besoin de vous voir avant de s’en aller. Il m’a dit hier soir : « Je crois que ce jeune homme sera en quelque sorte mon successeur. Il a les mêmes idées que moi. Il me ressemble tellement. »

Elisabeth fixe un instant Rodolphe.

— C’est vrai que vous lui ressemblez. Quand je vous ai vu la première fois, cela m’a frappée. Je ne l’ai pas connu jeune, mais j’ai beaucoup de photos de lui, quand il avait vingt ans.

Elle s’interrompt, regarde le mort avec un sourire affectueux.

— C’était avant qu’il perde tous ces cheveux. Il avait une petite moustache comme vous.

— Je ne connais pas ces photos, dit Rodolphe, troublé.

Le regard d’Elisabeth vacille.

— Il ne vous a donc rien dit ?

— Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. Il m’a juste demandé de venir aujourd’hui car il avait une chose importante à me dire. Ça avait l’air de vraiment lui tenir à cœur.

Elisabeth a un instant d’hésitation. Elle fixe longuement le visage de son mari. Elle cherche ses mots.

— Je ne sais pas comment vous le dire. Ce n’est pas à moi, vous comprenez…

Rodolphe se fige.

— Il était votre père, monsieur Meister. Je l’ai compris quand je vous ai vu. Le soir de votre première entrevue, il me l’a confirmé. Il aurait aimé vivre assez pour vous reconnaître et que vous puissiez porter son nom. Il a d’abord voulu vous rencontrer en homme et pas comme un fils…

Le téléphone sonne au loin dans le couloir. La standardiste accourt :

— Madame, c’est pour vous. Radio Berlin…

— Pardonnez-moi, monsieur Meister.

Elisabeth disparaît dans le couloir. Rodolphe reste seul, face à un homme qu’il n’a pas connu. Celui dont il a toujours rêvé, dont il a sculpté un buste maladroit dans de la pâte à modeler. Il veut pleurer pour tout mettre au-dehors, la rancœur, les frustrations. Évacuer les gravats et les cendres d’une vie de silences et de mensonges, comme on nettoie une ville meurtrie après un bombardement. Aucune larme.

— Je ne t’en veux pas pour tout ce qu’il s’est passé. Je sais maintenant. Je ne te juge pas.

Confusément, Rodolphe pense à sa mère, au court bonheur qui l’a unie au grand musicien. À son silence douloureux.

— Dans mes rêves les plus secrets, je caressais ta petite tête chauve, toute sèche comme ton pauvre crâne aujourd’hui. Je la cachais sous mon oreiller pour qu’elle m’aide à affronter les démons de la nuit.

Il reste devant un visage mutique qui semble si loin mais dont les lèvres gardent une étrange expression d’ironie, comme si la mort était finalement une plaisanterie. Il se penche, embrasse le front trop froid. Caresse du bout des doigts les mains marbrées de noirceur. Ces mains capables des plus grands délices, ces mains qui savaient tirer d’un orchestre non pas le meilleur mais le sublime. Ces mains qui n’ont jamais eu un geste d’affection pour l’enfant qu’il a été.

Il revoit le grand monsieur qui demande aux Berliner de se lever pour saluer le public, debout à l’ovation. Il revoit l’homme qui dirigeait comme si la musique l’habitait, le regard perdu dans les harmonies, le corps secoué par les caprices du rythme.

Le téléphone sonne encore et encore. Le monde entier doit se donner rendez-vous autour d’un simple combiné d’une petite ville d’Allemagne, un lieu sans gloire que la guerre a bien voulu ne pas raser.

— Je serai digne de toi, murmure Rodolphe avant de se signer.

Il s’en va par une issue de secours qui claque derrière lui. Le parc est déjà pris dans le soir glacial. La météo ne s’est pas trompée. Les premiers flocons de la première neige tombent sur cette terre où vivent encore les ombres du passé.

Avant de franchir le grand portail de la clinique, Rodolphe se retourne une dernière fois. La fenêtre de la chambre numéro 8 dessine un carré de lumière dans le crépuscule. Étrange clarté, comme une féerie dans le vague de la froidure, entre les branches des sapins qui scintillent de neige.

Épilogue

Christa Meister est morte au mois de janvier. Rodolphe a voulu qu’elle soit enterrée dans un cimetière de la banlieue de Munich où la famille Meister possède un caveau depuis des générations. Rodolphe a reçu beaucoup d’hommages, du monde entier, comme si, tout à coup, des visages sortaient des coulisses de l’histoire. En un sens, ces condoléances lui ont fait du bien. Une béquille de quelques jours.

Après l’enterrement, il a filé jusqu’à Heidelberg rendre un dernier hommage à Furtwängler. Une belle lumière d’hiver jetait des éclats dorés sur les pierres tombales. Rodolphe est resté un long moment, incliné devant le nom gravé dans le granit. Un nom qu’il ne portera jamais et dont il ne pourra jamais dire ce qui le rattache à lui. Un père qu’un enfant se bricole dans le secret de ses rêves. Au fond, se dit-il, c’est sans doute le plus beau des personnages.

Les premières représentations de Tristan et Isolde ont eu un succès retentissant. Rodolphe n’a pas été, pour les critiques, le chef remplaçant, comme il le redoutait, mais ce futur grand maître que la musique attendait, selon un chroniqueur d’un journal danois. À vrai dire, il s’en moque. La gloire n’est rien, en comparaison de la paix intérieure.

Le dernier soir, au troisième acte, chant d’amour et de mort, Birgit Nilsson fixe Rodolphe de son regard noir. Le roulement de timbales s’achève. Le chef s’arrête soudain, un silence que Wagner n’a pas voulu. Peu importe. La baguette tremble. Le visage de Furtwängler apparaît soudain. Il sourit, satisfait et dit :

— Tu as eu raison, Rodolphe, de marquer ce silence qui n’existe pas. Donne tout ton cœur.

Les violons restent comme suspendus, l’archet immobile. Rodolphe abaisse lentement sa baguette, un signe à peine perceptible, comme le faisait son père. Au diable le tempo. Un long frémissement monte des pupitres. La voix de Nilsson, puissante, émerge comme une plainte du crépuscule. Elle a un physique de grande tragédienne, des joues de jeune fille. Un regard fort, presque celui d’Eva.

Comme il sourit légèrement, doucement ; Comme ses yeux charmants s’ouvrent. Le voyez-vous, mes amis ?

Plus rien n’existe. Rodolphe n’a jamais rien entendu de tel. Les aigus montent, d’une ampleur qui le transporte. Il ne maîtrise plus son émotion, ferme les yeux, se contracte pour rester maître de son âme qui chavire. Christa disait de ne jamais perdre le contrôle. Les larmes coulent sur ses joues.

Me noyer, disparaître, inconsciente, Dans les flots bondissants, dans les sons mélodieux, Dans l’âme du monde, la respiration universelle, Félicité suprême.

La note finale d’Isolde est un dernier souffle. Allongée sur un rocher, dans la pénombre, sa voix s’efface, un dernier murmure, dans le long adieu des violons. Quand la musique s’éteint au bout d’un point d’orgue, un bref silence fige la salle. Rodolphe est prostré. C’est si dur, la gloire, parfois.

La suite est simple, une chute vertigineuse. Après les applaudissements et les saluts, viennent les félicitations, les photos et les images, en vrac. Rodolphe refuse toutes les invitations, toutes les œillades, tous les sourires complices. Il a envie de hurler qu’il a un père à présent, qu’il n’est plus l’enfant du néant. Que ce père est le plus grand de tous les chefs. Birgit Nilsson ressent son désarroi, elle l’embrasse et l’étreint, comme Eva le faisait quand il était triste.