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— Oui, et les Hodbin ne peuvent évidemment pas rester ici. Il n’y aura plus personne pour les garder. Ils doivent rentrer chez eux jusqu’à ce que vous leur trouviez un nouvel hébergement. Ils peuvent partir pour Londres avec Theodore.

Alf et Binnie lâchés dans un train !

Des visions de bagages renversés, de voiture-restaurant dévastée et de cordons de systèmes d’alarme dansèrent devant les yeux d’Eileen.

— Non, intervint le pasteur, qui de toute évidence imaginait les mêmes désastres. Personne ne viendrait les chercher.

— Nous pouvons téléphoner à Mme Hodbin et lui demander de venir. Ellen, sollicitez un appel interurbain pour…

— Ils n’ont pas le téléphone, l’interrompit Eileen.

— Ne serait-il pas possible de les emmener avec vous à Chadwick House, lady Caroline ? s’aventura le pasteur. Juste le temps que je leur trouve un hébergement ?

— Je ne peux décemment pas imposer ça à mes hôtes. Si vous ne voulez pas les laisser partir seuls, il faut les accompagner, mon révérend. (Elle fronça les sourcils.) Ah, non ! ça ne marchera pas. Lundi, nous avons la réunion de la Défense passive à Hereford, et il est essentiel que vous soyez présent. Quelqu’un d’autre devra les emmener. Mme Chambers ou…

— Je m’en occupe, intervint Eileen. Je vous prie de m’excuser, ma’ame, mais j’avais prévu de rejoindre ma cousine à Londres quand je m’en irais d’ici. Je peux escorter les enfants.

Et comme tu me paieras mon transport, j’économiserai cet argent pour couvrir mes frais de logement et de nourriture en attendant de trouver Polly.

— Parfait. C’est la solution idéale, mon révérend. Ellen les emmène, et le Comité d’évacuation n’aura pour tout frais que le prix du billet des Hodbin. La mère de Theodore a envoyé le sien.

Le pasteur avait dû surprendre le regard accablé d’Eileen parce qu’il répondit :

— Mais si elle part en tant qu’accompagnatrice des évacués, alors…

Las ! lady Caroline continuait, d’un ton brusque :

— Allez dire aux enfants de faire leurs valises, Ellen. Vous pouvez prendre le train lundi.

Tu as intérêt à ce que l’équipe de récupération ne se montre pas avant, lady Caroline ! grondait Eileen en se rendant à la nursery. Ou je m’en irai d’ici sans un regard en arrière, et tu pourras convoyer les Hodbin jusqu’à Londres toi-même.

Le lendemain, elle emballa les affaires des jeunes voyageurs et les siennes, fit ses adieux à Una et à Mme Bascombe qui partaient par le bus, supporta un dernier sermon sur les dangers des échanges avec les soldats, nourrit les enfants, les coucha, et attendit qu’ils dorment et que la maisonnée soit calme pour s’échapper et rejoindre le point de saut.

La lune s’était levée. Eileen n’eut recours à sa lampe de poche qu’une seule fois, pour se glisser à travers le fil de fer barbelé. La clairière lui parut enchantée. Le tronc du frêne ruisselait d’argent dans le clair de lune.

— Ouvrez, murmura-t-elle. S’il vous plaît.

Il lui sembla voir le début du halo, mais ce n’était que de la brume. Elle eut beau patienter deux heures de plus, rien ne se produisit.

J’aime autant ça, se dit-elle alors qu’elle rebroussait chemin dans la lumière grise de l’aube. Je ne pouvais vraiment pas abandonner ce pauvre Theodore aux mains des Hodbin.

Elle traversa en courant la pelouse détrempée, entra sans un bruit dans la cuisine et s’engagea dans l’escalier de service.

Binnie attendait en haut des marches, pieds nus, en chemise de nuit.

— Que fais-tu debout ? chuchota Eileen.

— J’t’ai vue sortir. J’ai pensé qu’tu foutais l’camp sans nous.

— Je suis sortie vérifier s’il restait des habits sur l’étendoir. Retourne au lit. Demain, le voyage en train sera long.

— Tu nous laisses pas tomber, t’avais dit. T’as juré !

— Je ne vous quitte pas. On part pour Londres tous ensemble. Maintenant, retourne au lit.

Binnie s’exécuta, mais quand Eileen se leva, de trop courtes heures plus tard, elle faillit trébucher sur l’enfant, allongée devant sa porte, enveloppée dans une couverture.

— Juste au cas que t’aurais menti, expliqua-t-elle.

Lady Caroline s’en fut à 8 heures dans la Rolls-Royce que la duchesse lui avait envoyée.

Sans même nous proposer de nous emmener à la gare !

La colère d’Eileen l’aida à obtenir des enfants qu’ils s’habillent et restent groupés, puis prennent le chemin de Backbury. L’allée que des véhicules militaires de toutes sortes avaient encombrée durant la semaine était complètement déserte. Ils ne croisèrent pas un seul camion pendant l’heure de marche qui les mena au village. Binnie se plaignait que sa valise était trop lourde, Theodore demandait à être porté et, chaque fois qu’un avion survenait, Alf insistait pour s’arrêter et pour le noter sur sa carte de guetteur.

— Je voudrais tant que le pasteur y vienne, et y nous emporte en voiture ! s’exclama Binnie.

Et moi donc !

— Il est absent. Parti à Hereford.

Néanmoins, quand ils parvinrent à Backbury, Eileen les fit passer par le presbytère au cas où il ne serait pas encore parti, mais l’Austin n’était pas là.

Je n’ai même pas pu lui faire mes adieux, se dit-elle, au désespoir.

Eh bien, il fallait croire qu’elle l’avait mérité. Après tout, combien de fois s’était-elle apprêtée à tous les quitter sans un regard en arrière ? Y compris la nuit précédente.

Et tu n’es qu’une domestique…

Elle pressa les enfants dans la traversée du village. 11 h 41 approchait. Elle les poussa vers la gare.

M. Tooley arrivait en courant.

Oh non ! Ils ne l’avaient pas raté, quand même ?

— Voyous, je vous avais interdit de revenir rôder ici…

— Ils sont avec moi, M. Tooley, intervint Eileen en vitesse. Nous partons pour Londres par le train d’aujourd’hui.

— Vous partez ? Pour de bon ?

Elle acquiesça.

— Eux aussi ?

— Oui. Le train n’est pas encore passé, n’est-ce pas ?

M. Tooley secoua la tête.

— Ça m’étonnerait qu’il passe aujourd’hui, avec les gros bombardements sur Londres la nuit dernière.

Parfait, le Blitz avait commencé. Polly serait là-bas.

— C’était quoi, les bombardiers ? demanda Alf, impétueux. Des Heinkel 111 ? Junkers 88 ?

M. Tooley le foudroya du regard.

— Tu me mets encore des rondins en travers des voies, et je te laisse pour mort !

Et, retournant comme un ouragan dans la gare, il en claqua la porte avec fracas.

— Des rondins en travers des voies ? répéta Eileen.

— C’était une barricade, expliqua Alf. Pour quand Hitler envahira. On faisait qu’à s’entraîner.

— On aurait tout bazardé avant qu’le train y se pointe, renchérit Binnie.

Plus qu’un jour.

— Asseyez-vous, tous les trois, ordonna Eileen.

Elle renversa la valise d’Alf et de Binnie et les installa dessus pour attendre le train. S’il vous plaît, faites qu’il vienne vite !

— Repérage ! s’exclama Alf, qui braquait un doigt au-dessus des arbres.

— Moi, j’azimute rien du tout, rétorqua Binnie. Tu nous mènes en bateau.

Mais quand Eileen se tourna dans la direction indiquée, elle distingua un léger brouillard de fumée au-dessus du feuillage. Le train arrivait bien. C’était un miracle.