Il n’y eut pas d’explosion, mais un grondement à vous dévisser les os, suivi par le bruit métallique de choses qui dégringolaient, puis par les sirènes des voitures de pompiers. Lesquelles s’arrêtèrent à quelque cinq cents mètres.
Impossible ! C’était juste sur moi.
Et il y en eut une autre, et encore une autre, et elle avait beau se répéter comme un mantra que le point de saut n’avait jamais été frappé pendant le Blitz, elle ne parvenait pas à s’empêcher de serrer ses bras au-dessus de sa tête tandis que les bombes tombaient en hurlant, et de se recroqueviller, terrifiée, au bas de la porte.
— Colin ! sanglotait-elle. Vite !
Au bout d’une éternité, qui n’avait duré, si elle en jugeait par le cadran de sa montre, qu’une heure et demie, l’intensité du bombardement diminua. Polly attendit l’arrêt du canon de Kensington Gardens et s’engagea prudemment dans le passage, presque effrayée à l’idée de regarder ce qu’il en restait.
Mais seules les deux dernières barriques de l’allée, renversées, témoignaient d’un nouveau dommage. Elle les écarta de son chemin et escalada un bout de l’amas de décombres afin d’examiner l’autre côté de la rue. Une bombe incendiaire était tombée en plein milieu. Elle crépitait et pétillait comme le cierge magique géant d’un enfant. Sa lumière permit à Polly de découvrir le bureau de tabac, intact, et de lire « T. Tubbins » sur le store du marchand de légumes, toujours là, lui aussi. Aucune des boutiques n’avait pris feu. On ne sentait aucune odeur de fumée. Les toits intouchés des magasins se détachaient sur la nue cramoisie, pas un pompier ne s’y trouvait, pas plus que sur les entrepôts de part et d’autre du point de transfert. Cependant ce dernier restait fermé.
Le problème vient peut-être de la Luftwaffe.
Polly scruta l’espace étroit entre les bâtiments.
Ils peuvent distinguer le halo depuis le ciel et s’en servir de cible.
Mais l’idée que des pilotes de bombardiers pourraient apercevoir une faible lueur au sol – une cigarette ou la fente d’un rideau de black-out –, était désormais un mythe avéré. À trois mille mètres, on ne pouvait repérer ni l’une ni l’autre. Le halo ne serait pas plus visible. De plus, tout l’est et le nord de Londres brûlaient. On y voyait comme en plein jour dans le passage. Et une demi-heure plus tard, alors que les avions ne survolaient plus l’endroit, la fenêtre de saut ne montrait pas le moindre signe d’ouverture.
Une heure passa, puis deux. Le raid s’intensifia de nouveau, puis s’apaisa, et l’orangé des nuages vira au rose repoussant. Les canons de DCA bégayèrent avant de s’interrompre. Une longue accalmie suivit, juste troublée par le bourdonnement d’un avion qui partait. Le bruit décrut et ce fut le silence et, pendant plusieurs minutes, Polly s’attendit presque à entendre la fin d’alerte. Puis tout le bazar recommença.
Cela s’arrêta vraiment à 3 heures, pile au moment indiqué par Colin, mais le garçon, ou les récits historiques, s’étaient trompés sur l’emplacement du raid. Les bombes avaient frappé Kensington, pas Marylebone. Et pas n’importe où à Kensington, mais à Lampden Road.
Le silence s’installa sur le site, mais la fenêtre ne s’ouvrait toujours pas. Quand la fin d’alerte retentit, à cinq heures et demie, Polly avait eu le temps de considérer toutes les raisons de ce dysfonctionnement, des plus probables aux plus insensées. Et elle les avait toutes rejetées.
Sauf la plus évidente. Le site avait été endommagé. Malgré les tonneaux en place et les toiles d’araignées, l’explosion qui avait rasé la rangée des bâtiments de l’autre côté de l’allée devait avoir de quelque façon perturbé le champ de transfert et détruit la connexion temporelle. Rester assise dans le froid humide en rêvant de son ouverture ne rimait à rien. Dès que Badri, et M. Dunworthy s’apercevraient du problème, ils installeraient un nouveau point de saut et lui enverraient une équipe de récupération.
S’ils parviennent à me trouver. J’aurais dû pointer au rapport dès que j’ai loué cette chambre. De cette façon, ils sauraient où j’habite.
Mais ils avaient la liste des rues et des adresses autorisées, et il s’agissait de voyage dans le temps. Ils l’attendaient sans doute chez Mme Rickett.
J’espère juste qu’elle les laissera entrer. Elle est si féroce pour les visites masculines !
Pourvu que les membres de l’équipe ne se présentent pas déguisés en soldats ! Mme Rickett les tenait en piètre estime. Tout comme les acteurs.
Polly se releva, raidie par le froid et sa longue position assise, et descendit le passage. Si elle se dépêchait, elle atteindrait la pension avant que Mme Rickett revienne de Saint-George et elle intercepterait l’équipe de récupération.
Le brouillard, qui s’était levé pendant les raids, obscurcissait les environs de nouveau, et ils s’assombrissaient autant que le soir de son arrivée. Son voile s’étendait sur l’entrée de l’allée et sur l’amas de décombres au-delà. Polly se fraya un chemin aussi vite que possible à travers l’enchevêtrement des poutres et des briques. Soudain, elle s’enfonça presque jusqu’aux genoux, et elle dut s’accrocher plusieurs fois à des madriers en saillie avant de parvenir au bord.
Après être descendue sur le trottoir, elle s’arrêta pour brosser son manteau et pour évaluer l’état de ses bas. Bons pour la poubelle ! Les deux avaient de larges échelles, et le gauche était orné d’un trou. Son genou saignait et sa jupe était un désastre.
Ma jupe bleu marine non réglementaire que j’avais promis à Mlle Snelgrove de ne pas porter ce matin !
Puis elle se rappela que ça n’avait pas d’importance. Elle rentrait à Oxford.
Quelle heure était-il ? Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Le cadran était maculé de poussière rosâtre. Elle le nettoya avec son doigt. 6 h 10.
Oh non ! Mme Rickett devait être revenue de Saint-George. Elle aurait dit à l’équipe de récupération que Polly n’était pas là et qu’elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où la trouver. Si elle ne leur avait pas plus simplement claqué la porte au nez.
Polly se glissa sous la corde et descendit en hâte Lampden Road engloutie dans le smog. Elle espérait que l’équipe serait encore chez Mme Rickett, qu’elle ne l’avait pas juste ratée…
Elle s’arrêta, bouche bée, examinant la dévastation totale autour d’elle. Elle ne s’était pas trompée. Les raids n’avaient pas touché Bloomsbury. Ils s’étaient concentrés ici, sur Lampden Road. Aussi loin qu’elle pouvait voir dans le brouillard, tout était rasé. Elle avait cru que les boutiques qui faisaient face au point de transfert étaient détruites, mais ce n’était rien comparé à ceci. Les deux côtés de la rue avaient été si complètement anéantis qu’il était même impossible d’imaginer ce qui s’y était trouvé auparavant. Une corde d’incident avait été tendue à travers la voie jonchée de débris ainsi que sur toute sa longueur. Ou aurait cru qu’un V2 l’avait frappée, mais ce n’était pas poss…
— Affreux, n’est-ce pas ? fit une voix derrière Polly.
C’était un homme âgé coiffé d’une casquette de laine, rentrant de toute évidence chez lui depuis un refuge. Il tenait un coussin de soie rose à franges sous l’un de ses bras et un grand sac en papier sous l’autre.
— Une mine parachutée.
Une mine. Voilà pourquoi les dégâts étaient si importants. Les bombes de forte puissance s’enterraient dans le sol avant d’exploser, mais les mines éclataient à la surface de façon que l’énergie totale de la déflagration dévaste les bâtiments environnants.