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Non.

— Oui.

Elle s’aperçut qu’elle tenait toujours la portière du passager. Elle la claqua et se dirigea vers le magasin.

Ils sont déjà dedans.

Elle franchit l’entrée du personnel et monta l’escalier.

Ils m’attendent à mon rayon.

Mais c’était impossible, le magasin n’était pas encore ouvert et, quand elle atteignit le troisième étage et tira la porte de l’escalier, il n’y avait personne devant son comptoir.

Ils ne sont pas là.

La peur nauséeuse qu’elle avait tenté de contenir depuis qu’elle avait découvert les débris de l’église, cette peur qu’elle avait maintenue à distance l’engloutit comme une vague assassine.

Le point de transfert avait été dévasté par la mine parachutée qui avait détruit Saint-George et tué – oh, mon Dieu ! – sir Godfrey, et Trot, et tous les autres. Ils avaient été tués, et les magasins rasés, et le site anéanti, et tout s’était passé en même temps, la nuit précédant celle-ci, pendant qu’elle était à Holborn et qu’elle faisait la queue pour la cantine, parlait à la bibliothécaire, s’asseyait dans le tunnel pour lire le journal.

Non, plus tôt que ça. « Pas plus d’une heure après le début de l’alerte », avait dit le vieil homme. Pendant qu’elle essayait de convaincre le garde d’ouvrir la grille qui lui permettrait de gagner le point de transfert… Mais il était déjà hors de service. Hors de service quand elle était arrivée au travail hier matin.

L’équipe de récupération aurait dû me trouver hier.

Ils auraient dû l’attendre devant Townsend Brothers hier matin et non aujourd’hui. Hier.

— Polly !

Elle avait entendu Marjorie la héler, mais quand elle leva la tête elle vit Mlle Snelgrove, la responsable de rayon, traverser l’étage pour la rejoindre. Elle paraissait consternée.

Elle s’apprête à me renvoyer parce que je n’ai pas mis de jupe noire.

— Mademoiselle Sebastian, que vous… ?

— Je n’ai pas réussi à me procurer une jupe. J’ai essayé, mais ça ne s’ouvrait pas…

— Ne vous inquiétez pas pour ça maintenant, dit Mlle Snelgrove, lui prenant le bras comme le vieil homme l’avait fait.

— Et il est presque neuf heures et demie.

— Ne vous inquiétez pas pour ça non plus. Mademoiselle Hayes, ordonna la chef de service à Marjorie qui les avait rejointes, allez demander à M. Witherill d’appeler un taxi.

Mais Marjorie ne bougea pas.

— Qu’est-il arrivé, Polly ? interrogea-t-elle.

— Ils ne sont pas là. Ils sont tous morts.

Polly se dirigea tel un automate vers son comptoir.

Mlle Snelgrove l’arrêta et la pilota en douceur dans l’autre sens, vers les ascenseurs.

— Nous trouverons quelqu’un pour vous remplacer aujourd’hui, dit-elle, tapotant gentiment l’épaule de Polly. Il faut rentrer chez vous.

Polly la regarda d’un air abattu.

— Vous ne comprenez pas. Je ne peux pas rentrer chez moi.

En route pour Londres, le 9 septembre 1940

Au risque de vous paraître insensible, je dirais que c’était fabuleusement excitant et qu’on s’amusait comme des fous.

Brian Kingcome, lieutenant d’aviation, à propos de la bataille d’Angleterre, 1940

Le train n’était pas aussi bondé que celui dans lequel Eileen avait renvoyé Theodore chez lui en décembre, mais tous les compartiments qu’elle ouvrait étaient pleins, et elle dut batailler avec enfants et bagages dans les couloirs de trois wagons avant de découvrir de la place dans un compartiment occupé par un homme d’affaires corpulent, deux jeunes femmes et trois soldats. Forcée de prendre Theodore sur ses genoux, Eileen s’assit en face des Hodbin.

— Tenez-vous bien, vous deux ! leur enjoignit-elle.

— Oui, promit Alf.

Qui se mit sur-le-champ à tirer la manche du gros monsieur installé près de la fenêtre.

— Faut m’laisser la vitre, pour que j’zieute les avions !

Mais l’homme continua de lire son journal qui annonçait : « Le “Blitz” allemand éprouve la résolution des Londoniens ».

— J’suis guetteur d’avions certifié ! proclama Alf.

L’homme refusant toujours de bouger, Binnie se pencha vers Alf et chuchota, haut et clair :

— Lui cause pas. L’est d’la cinquième colonne, j’te parie.

Les soldats levèrent la tête.

— C’est quoi, la « cinquième colonne » ? demanda Theodore.

— Tenez, les interrompit Eileen en sortant un paquet du panier que le pasteur leur avait donné et en le tendant aux Hodbin. Prenez un biscuit.

— Si t’es d’la cinquième colonne, t’es un traître, dit Binnie, qui braquait ses yeux sur le gros monsieur.

Il agita son journal avec irritation.

— Y z’ont l’air comme toi et moi, continuait Alf. Y font semblant d’éplucher leur canard, mais en vrai y fliquent les gens, et après y mouchardent à Hitler.

Les deux jeunes femmes commencèrent à murmurer entre elles. Eileen saisit le mot « espion », tout comme l’homme, apparemment, parce qu’il baissa son quotidien pour leur adresser un regard exaspéré avant de se concentrer sur Alf. Le garçon mâchait un biscuit et l’homme d’affaires battit de nouveau en retraite derrière son journal.

— Les cinquième colonne, on les r’connaît passqu’ils peuvent pas piffer les gosses, expliquait Binnie à Theodore. C’est à cause qu’les mômes c’est vachement fort pour les r’pérer.

Alf hocha la tête.

— Y r’semble à Göring tout craché, non ?

— C’est intolérable ! s’exclama l’homme.

Il jeta sa lecture sur la banquette, se leva, extirpa brusquement sa valise du porte-bagages qui les surplombait et sortit du compartiment comme un furieux.

Immédiatement, Binnie se glissa sur le siège libéré. Eileen s’attendait à une explosion de son frère, mais il continua de grignoter calmement son biscuit.

— Tu ferais mieux de pas bouffer ça, dit Binnie. Tu vas dégobiller.

Les soldats et les jeunes femmes le regardèrent avec inquiétude.

Alf piocha un autre biscuit dans le paquet et mordit dedans.

— Non. Je dégobillerai pas.

Si. Y dégobille toujours dans les trains, annonça Binnie aux soldats. Il a gerbé partout sur les godasses d’Eileen. C’est pas vrai, Eileen ?

— Binnie…, commença Eileen.

Mais Alf criait plus fort qu’elle.

— C’est à cause que j’avais la rougeole. Ça compte pas.

— La rougeole ? répéta nerveusement l’un des soldats. Ils ne sont pas contagieux, hein ?

— Non, le rassura Eileen, et Alf ne va pas…

— J’me sens pas bien, gémit le garçon en se tenant le ventre.

Il émit un bruit de haut-le-cœur et se pencha sur sa main en coupe.

— J’t’avais prévenu ! triompha Binnie.

En quelques instants, le compartiment s’était vidé, et Alf se vautrait sur l’autre siège près de la fenêtre.

— J’peux avoir un sandwich, Eileen ? demanda-t-il.

— Je croyais que tu étais malade en train.

Eileen descendit Theodore de ses genoux et l’installa à côté d’elle.

— Oui, mais que si j’ai rien dans le fusil.

— Tu viens de manger deux biscuits.

— Non, intervint Binnie. Y s’en est tapé six !

Et la porte du compartiment s’ouvrit. Une vieille femme s’inclina dans l’embrasure.