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— Oh ! parfait, il y a de la place ici, Lydia.

Elle entra avec deux autres dames âgées.

— Mon petit, dit l’une d’elles à Alf, tu veux bien t’asseoir à côté de ta sœur, n’est-ce pas ? Tu es un gentil garçon.

— Bien sûr, il veut bien, confirma Eileen, sur le qui-vive. Alf, viens te mettre près de moi.

Elle reprit Theodore sur ses genoux.

— Et mes relevés d’avions, alors ? protesta Alf.

— Tu peux regarder du côté de Binnie. Et ne pense même pas à faire semblant d’être malade encore une fois, chuchota-t-elle. Et pas de cinquième colonne, ou tu seras privé de déjeuner.

Alf parut sur le point d’émettre une objection, puis il plongea sa main dans sa poche et proposa aux dames :

— Voulez zieuter mon amie la souris ?

— Souris ? couina l’une d’elles.

Et toutes trois se ratatinèrent au fond de leur siège rembourré.

— Alf…, articula Eileen sur un ton menaçant.

— J’lui avais bien dit de pas l’amener, déclara Binnie d’un air de sainte-nitouche.

Et Alf sortit sa main de sa poche. De son poing fermé s’échappait une longue queue rose.

— Son p’tit nom, c’est Harry, annonça-t-il.

Il tendit son poing vers les dames. Deux d’entre elles glapirent d’effroi, et toutes rassemblèrent leurs affaires et partirent en trombe.

— Alf…

— T’avais juste dit non pour le vomi et la cinquième colonne. T’avais pas interdit les souris.

Il ferma la porte du compartiment, s’assit à la fenêtre et pressa son nez contre la vitre.

— Regardez ! Voilà un Wellington.

— Alf, donne-moi cette souris tout de suite.

— Mais j’dois marquer où j’ai logé le Wellington !

Il sortit la carte que le pasteur lui avait fournie et se mit à la déplier. Eileen la lui arracha.

— Pas avant que tu m’aies donné cette souris !

Elle tendit la main.

— Bon, d’accord, fit le garçon de mauvaise grâce en la retirant de sa poche. C’est juste un bout de ficelle.

Un cordon d’un rose passé reposait dans sa paume. Eileen le trouva bizarrement familier.

— Où as-tu pêché ça ?

— Le tapis de lady Caroline, expliqua Binnie.

— C’est tombé, prétendit Alf.

L’inestimable tapisserie médiévale de lady Caroline ! Quand elle s’en apercevra…

Mais alors Eileen serait partie depuis longtemps, lady Caroline s’en prendrait à l’armée, et Alf et Binnie auraient été pendus pour un autre crime, si bien qu’elle se contenta de les sermonner pour qu’ils cessent d’effrayer les gens. Puis elle leur distribua les sandwichs et les bouteilles de limonade tirées du panier. Ils buvaient tous joyeusement quand une femme aux cheveux gris et à l’air sévère ouvrit la porte.

— Non ! intima Eileen aux Hodbin.

La dame s’installa en face d’Eileen, les mains sur son sac posé sur ses genoux.

— Vous ne devriez pas autoriser la limonade à vos enfants, déclara-t-elle d’un ton sévère. Ni les sucreries, quelles qu’elles soient.

— Ça vous botterait de zieuter ma souris ? demanda Alf.

La femme pointa sur lui un regard en vrille.

— Quand on voit un enfant, on ne veut pas l’entendre.

— C’est la bouffetance pour mon serpent.

Il exhiba son fil de tapisserie pendouillant.

Elle lui jeta un coup d’œil glacial.

— J’ai dirigé une école pendant trente ans, lui dit-elle en attrapant le cordon et en l’arrachant de son poing. Bien trop longtemps pour tomber dans le panneau d’écoliers et de leurs souris chimériques. (Elle tendit le cordon à Eileen.) Et de leurs serpents imaginaires. Il faut vous montrer plus ferme avec vos enfants.

— C’est pas ma mère, intervint Theodore.

La directrice tourna vers lui son regard en vrille. Il se blottit contre Eileen.

— Ce sont des évacués, expliqua celle-ci en entourant le garçon de son bras.

— Encore plus de raisons d’employer la manière forte avec eux.

Alf posa la main sur son estomac.

— J’me sens pas bien, Eileen.

— Alf dégobille toujours dans les trains, renchérit Binnie.

— Rien d’étonnant, dit la directrice à l’intention d’Eileen. Voilà ce que vous y gagnez, à leur donner de la limonade. Une bonne dose d’huile de ricin, et tout rentrera dans l’ordre.

Alf retira en hâte la main de son estomac, et fila avec Binnie dans le coin du compartiment.

— Il est évident que les trois enfants dont vous avez la charge ont été beaucoup trop dorlotés et gâtés, ajouta-t-elle, ses yeux glacials rivés sur Theodore.

Theodore. Combien de fois avait-il été confié à des étrangers, une étiquette à bagages épinglée au manteau, et envoyé vers l’inconnu ?

— Le maternage ! Ce n’est pas ce dont les enfants ont besoin, insista-t-elle.

Elle lança un regard noir aux Hodbin, en plein conciliabule dans l’angle de la fenêtre.

— Ils ont besoin de discipline et d’une poigne de fer, en particulier à des moments comme ceux que nous vivons.

J’aurais tendance à penser qu’ils ont besoin de plus de « maternage » pendant une guerre, pas l’inverse.

— Qui se montre gentil avec les enfants n’aboutit qu’à les rendre dépendants et faibles.

Ce n’étaient pas exactement les mots qu’Eileen aurait choisis pour décrire Alf et Binnie.

— Qui aime bien châtie bien, affirma la dame.

— Vous voulez dire que vous battez les enfants ? demanda Theodore d’une voix tremblante en se terrant contre Eileen.

— Quand c’est nécessaire, déclara la directrice.

Dont le regard sur Alf et Binnie témoignait à l’envi que si cela ne relevait que d’elle l’exécution aurait lieu sur-le-champ.

Alf était monté sur le siège pour atteindre le porte-bagages, et Binnie se tenait dessous pour le rattraper.

— Alf, assieds-toi, ordonna Eileen.

— Je cherche mon journal de guetteur. Faut que j’note les avions qu’j’ai zieutés.

— Les enfants ne doivent pas répondre insolemment à leurs aînés, proféra la directrice. Ni grimper partout comme des singes. Vous deux, là-bas, asseyez-vous immédiatement.

À la grande surprise d’Eileen, ils lui obéirent tous les deux. Ils s’assirent près d’elle, les mains croisées sur les genoux.

— Vous voyez ? triompha-t-elle. Un peu de fermeté, c’est tout ce dont ils ont besoin. La tendance moderne à laisser les enfants faire ce qui leur… Hé !

Elle se dressa d’un bond, balança son sac à Eileen et se mit à frotter son ventre comme s’il s’était enflammé.

— Alf, qu’as-tu fait ? interrogea Eileen.

Mais il était déjà à quatre pattes avec sa sœur, et tâtonnait pour essayer d’enlever quelque chose du plancher. Il le fourra dans sa poche.

— Nib de nib, répondit-il en se levant et en présentant ses mains vides.

— On était juste assis là, ajouta Binnie d’un ton innocent.

— Affreux petits voyous ! explosa la directrice avant de s’approcher d’Eileen. Vous êtes de toute évidence incapable de vous charger d’enfants. (Elle arracha son sac à Eileen.) J’ai bien l’intention d’en rendre compte au Comité d’évacuation. Et au chef de train.

Après avoir attrapé sa valise et ses paquets, elle se tourna vers Alf et Binnie :

— Vous, vous finirez mal, je vous le prédis !

Elle sortit en tempête du compartiment.

— L’est pas imaginaire : j’voulais juste y montrer, expliqua Alf, qui tirait une couleuvre verte de sa poche.