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— Bien fait pour elle, affirma Binnie d’une voix sinistre.

Oui, bien fait pour elle, pensa Eileen, au lieu de quoi elle demanda :

— Qu’est-ce qui vous a pris d’emporter un serpent dans le train ?

— Y pouvait pas rester tout seul au manoir, lui dit Alf. Les soldats, y l’auraient canardé. Y s’appelle Bill, précisa-t-il avec tendresse.

— On va être jetés du train ? interrogea Theodore, apeuré.

Comme s’il lui répondait, le convoi se mit à ralentir. Les Hodbin foncèrent à la fenêtre.

— C’est rien, annonça Binnie. Juste une gare.

Cependant, au bout de dix minutes, le train ne repartait toujours pas et, quand Eileen sortit dans le couloir – après avoir enjoint aux enfants de ne pas bouger pendant son absence –, elle vit la directrice, sur le quai, secouer son doigt sous le nez du chef de gare qui regardait anxieusement sa montre à gousset.

Eileen battit en retraite dans le compartiment.

— Alf, tu dois te débarrasser de ce serpent dans l’instant.

— Abandonner Bill ? fit Alf, atterré.

— Oui.

— Comment ?

— Ça m’est égal, commença-t-elle à dire, puis une horrible vision lui vint du reptile se faufilant dans le couloir. Lâche-le par la fenêtre.

— Par la f’nêtre ? Y s’ra écrabouillé !

Et Theodore fondit en larmes.

Plus qu’un jour, et ces gosses seront hors de ma vue à jamais…

Le train se remettait en marche. Le chef de gare avait dû persuader la directrice de les laisser à bord. Ou peut-être était-elle partie ; enragée, pour prendre un train plus tard.

— On peut pas lâcher Bill maintenant qu’on roule, déclara Binnie. Y s’rait tué pour de bon.

— C’est pas la faute à Bill, s’y vadrouille avec moi, argumenta son frère. T’aimerais pas ça, traîner où t’as pas le droit, et y a quelqu’un qui veut te liquider.

Je me trouverai précisément dans cette situation quand j’atteindrai Londres.

— D’accord. Mais tu dois t’en séparer à notre prochain arrêt. Et jusque-là il ne bouge pas de ton sac. Si tu le sors, c’est pour le libérer par la fenêtre.

Alf acquiesça, grimpa sur le siège, remisa le serpent et sauta sur le sol.

— J’peux avoir du chocolat ?

— Non.

Eileen regardait la porte avec anxiété, mais quand le chef de train arriva, il se contenta de poinçonner leurs tickets. Il n’y eut pas d’autres intrusions, même après l’arrêt du train à Reading, et une nouvelle vague de voyageurs.

Ils ont dû se donner le mot.

Eileen se demandait en combien de temps les Hodbin deviendraient célèbres à Londres. Une semaine.

En attendant, Theodore pouvait s’asseoir à côté d’elle plutôt que sur ses genoux, et elle n’avait plus à écouter les sermons de la directrice. Aussi, quand le chariot du vendeur de casse-croûte passa, elle céda et leur acheta des pommes.

Elle aurait dû savoir que ce n’était pas une bonne idée. Ils réclamèrent aussitôt des sandwichs, puis des bonbons et des friands à la saucisse.

Je serai ruinée avant d’arriver à Londres. Et il me reste à prier pour qu’Alf ne soit vraiment pas malade en voyage.

Mais le garçon était très occupé à dessiner des X sur sa carte et à montrer des avions invisibles à Theodore.

— Zieute ! Un Messerschmitt ! Les Me 109 embarquent des bombes de deux cent cinquante kilos. Y peuvent souffler un train entier. S’y t’en lâchaient une, on r’trouverait pas ta bidoche, ni rien du tout. Ka-boum ! Et hop ! t’es parti en fumée, juste comme ça.

Les gamins pressèrent leur nez contre la vitre pour repérer d’autres avions. Binnie était plongée dans un magazine de cinéma qu’une des jeunes femmes avait dû oublier. Eileen ramassa le journal du gros monsieur pour regarder si des annonces de John Lewis ou Selfridges pourraient lui donner leur adresse.

Les deux magasins ouvraient jusqu’à 18 heures. Parfait. Avec un peu de chance, elle parviendrait à déposer les enfants et à se rendre aux deux avant la fermeture. Mais si Polly ne travaillait dans aucune de ces entreprises ? Eileen continua de parcourir les publicités, en quête de l’autre nom mentionné par son amie. Dickins and Jones ? Non. Parker and Co. ? Non, mais elle n’avait jamais été aussi convaincue que le nom commençait par un P. Était-ce P.D. White’s ?

Non, c’était celui-ci. Padgett’s. Je savais que je m’en souviendrais en le voyant. Le magasin restait ouvert jusqu’à 18 heures, lui aussi, et si l’on en croyait les adresses, il semblait n’être distant que de quelques pâtés de maisons. Avec un peu de chance, elle pourrait les vérifier tous les trois avant la fermeture. Elle espérait qu’il n’y aurait pas de raids ce soir. Ou, s’il y en avait, qu’ils épargneraient Oxford Street. L’idée de se retrouver en plein raid la terrifiait.

J’aurais dû faire des recherches sur le Blitz de façon à savoir où et quand ils ont lieu.

Mais il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle en aurait besoin.

Polly avait expliqué que les stations de métro avaient servi comme abris. Elle pourrait s’y réfugier en cas de raid. Mais elles n’étaient pas toutes sûres. Eileen se rappelait la liste que Colin avait donnée à Polly. Elle répertoriait celles qui avaient été touchées, mais Eileen était incapable de se souvenir desquelles il était question.

Dès que j’aurai trouvé Polly, je serai sortie d’affaire. Elle n’ignore rien du Blitz.

Dieu merci ! Eileen connaissait le nom que Polly utilisait et pourrait demander Mlle Sebastian au lieu de…

— Polly, clama Binnie.

— Quoi ? interrogea Eileen d’un ton brusque.

L’espace de quelques instants terribles, elle crut qu’elle avait réfléchi à voix haute.

— T’en penses quoi, de « Polly » ? Pour mon nom. Polly Hodbin. Ou Molly. Ou Vronica.

Elle poussa le magazine devant Eileen et désigna une photo de Veronica Lake.

— J’ai l’air d’une Vronica ?

— T’as l’air d’un crapaud, rigola Alf.

— Pas vrai ! râla Binnie, qui le cingla avec le magazine. Retire c’te vanne !

— Pas question ! répondit Alf, ses deux bras en bouclier au-dessus de sa tête. Crapaud Hodbin ! Crapaud Hodbin !

Encore un jour, se disait Eileen alors qu’elle les séparait. Je n’y arriverai jamais.

— Alf, retourne à tes avions, ordonna-t-elle. Binnie, lis ton magazine. Theodore, viens ici, je vais te raconter une histoire. Il était une fois une princesse. Une méchante sorcière l’enferma dans une toute petite pièce avec deux monstres diaboliques…

— Zieutez ça ! s’exclama Alf. Un ballon de barrage !

— Où ça ? demanda Theodore.

— Là, fit Alf en le montrant par la fenêtre. Ce gros truc argenté. Y s’en servent pour empêcher les Boches de bombarder en piqué.

Ils devaient donc approcher de Londres. Pourtant, quand Eileen regarda dehors par la fenêtre, ils étaient toujours en pleine campagne, et elle ne pouvait rien distinguer qui ressemble de près ou de loin à un ballon de barrage.

— T’as biglé un nuage, se moqua Binnie.

Mais les seuls nuages à silloner la nue bleu vif ne dessinaient que des lignes éthérées et plumeuses. À contempler le ciel, les champs, les arbres et les villages pittoresques avec leurs églises de pierre et leurs chaumières, il était difficile d’imaginer qu’on se trouvait en plein milieu d’une guerre.