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Et tout autant que le train arriverait à Londres un jour. L’après-midi passa. Alf notait des Stuka et des Bristol Blenheim inexistants sur sa carte, Binnie murmurait : « Claudette… Olivia… Katharine ’Epburn Hodburn… », et Theodore s’endormit.

Eileen continua de lire le journal. En page quatre, il y avait une annonce encourageant les parents à inscrire leurs enfants dans le Programme outre-mer. « Choisissez le confort de les savoir en sécurité », prétendait-elle.

Sauf s’ils tombent sur le City of Benares, pensa Eileen, qui regardait Alf et Binnie avec inquiétude. Aujourd’hui, c’était le 9 septembre. Si Mme Hodbin les emmenait au bureau demain et s’ils partaient pour Portsmouth mercredi, ils pouvaient très bien embarquer sur le City of Benares. Il avait navigué le 13, et il avait sombré quatre jours après.

— J’chuis en nage, souffla Binnie, qui s’éventait avec son magazine.

Il faisait effectivement chaud. Le soleil de l’après-midi tapait dans le compartiment, mais descendre le store n’était pas une solution. Il avait été conçu pour le black-out et supprimait toute lumière. Empêché de guetter les avions, Alf inventerait de nouvelles bêtises.

— J’ouvre la f’nêtre, annonça-t-il.

Et il bondit sur le siège pelucheux.

Le train eut un brusque sursaut, lâcha une bouffée de vapeur dans un sifflement perçant et ralentit brutalement.

— Qu’as-tu fait ? s’inquiéta Eileen.

— Nib de nib.

— L’a tiré la sonnette d’alarme, j’parie, accusa Binnie.

— Pas vrai !

— Alors, pourquoi que l’train y s’arrête ?

— As-tu laissé Bill sortir ? demanda Eileen.

— Non.

Il fouilla dans son sac et en extirpa la couleuvre frétillante.

— Tu vois ?

Il la remit dans son sac et sauta sur le plancher.

— J’parie qu’on arrive en gare, dit-il avant de foncer sur la porte. J’vais voir.

— Non, tu ne vas rien voir du tout, gronda Eileen en le rattrapant. Vous restez ici tous les trois. Binnie, surveille Theodore. Je jette un coup d’œil.

Mais depuis le couloir, aucune gare n’était visible, ni d’un côté ni de l’autre, juste une prairie que parcourait un ruisseau. Plusieurs personnes étaient dehors, elles aussi, y compris la directrice d’école. Seigneur ! elle était encore dans le train.

— Savez-vous ce qui se passe ? interrogea l’un des voyageurs.

La directrice se tourna vers Eileen et lui adressa un regard glacial.

Moi, j’ai dans l’idée que quelqu’un a tiré la sonnette d’alarme.

Oh ! mon Dieu ! Eileen rentra en hâte dans son compartiment. Ils vont nous expulser du train au milieu de nulle part. Elle referma et resta là, le dos calé contre la porte.

— Alors ? demanda Binnie. On est en gare ?

— Non.

— Pourquoi on est arrêtés ?

— J’parie qu’c’est un raid, dit Alf. Dans moins d’une minute, les Boches y vont nous larguer leurs bombes sur la tronche.

— On est sûrement arrêtés pour laisser passer un train militaire, tempéra Eileen, et on repartira d’ici peu.

Mais ce ne fut pas le cas.

Les minutes défilaient, le compartiment devenait de plus en plus chaud, et les passagers fourmillaient dans le couloir, sans cesse plus nombreux. Eileen tenta de distraire les enfants en les faisant jouer à I Spy.

— J’parie qu’y a un espion dans l’train et c’est pour ça qu’on a stoppé, dit Alf. C’boudin qui voulait pas m’laisser la f’nêtre, j’savais qu’y était d’la cinquième colonne. Y va faire sauter l’train.

— Je veux pas…, commença Theodore.

— Il n’y a pas de bombe dans le train, l’interrompit Eileen.

Puis le chef de train entra, l’air préoccupé.

— Désolé de vous déranger, madame, mais nous devons évacuer le train, malheureusement. Il faut rassembler vos affaires et sortir.

— Évacuer ?

— J’avais raison, triompha Alf. Y a une bombe, hein ?

Le chef de train négligea son interruption.

— Quelle était votre destination, madame ?

— Londres. Mais…

— Vous serez prise en charge par un bus pour le reste du trajet.

Et il partit avant qu’ils puissent poser d’autres questions.

— Attrapez vos affaires, ordonna Eileen. Alf, plie ta carte. Binnie, passe-moi ton livre. Theodore, enfile ton manteau.

— Je veux pas exploser, gémit le petit garçon. Je veux rentrer à la maison.

— T’exploseras pas, imbécile, se moqua Binnie, qui était montée sur le siège pour descendre leur valise. Si c’était une bombe, y te laisseraient prendre rien du tout.

Des propos pleins de bon sens…

Et c’est une chance qu’il n’y ait pas de bombe, pensait Eileen tandis qu’elle bataillait avec les trois enfants et les bagages pour gagner la porte, parce que nous ne sortirions jamais à temps.

Les autres passagers avaient déjà quitté le convoi. Ils se tenaient près des rails, sur le gravier. La directrice invectivait le chef de train.

— Êtes-vous en train de me dire qu’il faut marcher jusqu’au village ?

C’était de toute évidence ce qui était prévu. Plusieurs des voyageurs avaient commencé à traverser la prairie en portant leurs valises.

— J’en ai bien peur, madame. Ce n’est pas loin. Vous verrez le clocher de l’église juste derrière ces arbres. Un bus devrait arriver dans l’heure.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi vous ne pouvez pas nous emmener jusqu’à la prochaine gare, ou faire demi-tour…

— C’est malheureusement impossible. Un autre train nous suit.

Il se pencha vers elle et ajouta en baissant la voix :

— Il y a eu un incident sur la ligne, devant nous.

— Quand j’vous disais qu’y avait une bombe ! clama Alf.

Il bouscula la directrice pour lui passer devant.

— Qu’est-ce qui a sauté ?

Le chef de train lui lança un regard furieux.

— Un pont de chemin de fer.

Il se retourna vers la directrice.

— Nous regrettons le dérangement, madame. Peut-être ce garçon pourrait-il vous aider à porter vos valises.

— Non, merci, je préfère me débrouiller seule, lui dit-elle avant de s’adresser à Eileen. Autant vous prévenir tout de suite : je n’ai aucune intention de partager un bus avec un serpent.

Et elle s’engagea d’un pas déterminé dans la prairie, à la suite des autres.

— C’est un Dornier qu’a balancé la bombe ? demanda Alf, nullement découragé. Ou un Heinkel 111 ?

— Allez, viens, Alf, soupira Eileen.

Elle le tira en avant.

— Si l’train l’était passé quelques minutes plus tôt, fit-il d’un air songeur, on aurait été sur l’pont quand y z’ont largué la bombe.

Et sans toi et ton serpent, le train n’aurait pas été en retard…

Eileen se rappelait la directrice menaçant le chef de gare pendant qu’il regardait sa montre avec anxiété. Elle aurait dû lui en être reconnaissante, mais elle n’y parvenait pas. L’herbe dans la prairie, qui lui arrivait aux genoux, était impossible à traverser avec des bagages. Theodore tint bon un quart du chemin, puis exigea d’être porté. Alf refusa de prendre en charge le sac de Theodore, et Binnie lambinait en arrière.

— Arrête de cueillir des fleurs et avance ! lui enjoignit Eileen.

— Je cueille un prénom. Marguerite. Marguerite Hodbin.

— Ou alors Chou Puant Hodbin ! proposa Alf.