Binnie leva les yeux au ciel.
— Ou Violette. Ou Mata.
— C’est une fleur, ça ?
— C’est pas une fleur, crétin. C’est une espionne. Mata ’Ari. Mata ’Ari ’Odbin.
— J’suis claqué. On peut dire pouce et souffler ?
— Oui, convint Eileen, même si le reste des passagers était loin devant.
Ou peut-être était-ce aussi bien. Elle posa Theodore.
— Alf, ils ne te laisseront pas emmener ce serpent dans le bus. Il faut le libérer.
— Ici ? Y a rien à bouffer pour Bill, ici.
Il sortit la couleuvre non de son sac, mais de sa poche. Elle se tordait en tout sens.
— Y va crever de faim.
— N’importe quoi. C’est l’endroit idéal, pour lui. De l’herbe, des fleurs, des insectes.
C’était vraiment un endroit idéal. Si elle n’avait pas dû le traverser chargée de bagages et avec trois enfants, elle aurait adoré rester ici dans l’herbe haute et odorante, la brise ébouriffant ses cheveux, à l’écoute du léger bourdon des abeilles. La lumière de l’après-midi dorait la prairie piquée de boutons-d’or et de carottes sauvages. Une libellule cuivrée voletait au-dessus d’une gerbe de mouron blanc, un oiseau fila telle une flèche, bleu d’encre contre le ciel bleu vif.
— Mais si je largue Bill ici, y pourrait s’prendre une bombe, protesta Alf, qui promenait le serpent sous le nez de Binnie sans qu’elle paraisse autrement impressionnée. Le Dornier pourrait rev’nir et…
— Libère-le !
— Mais y s’ra tout seul ! Toi, t’aimerais pas beaucoup qu’on t’largue toute seule dans un endroit étrange.
Tu as raison, je n’aime pas ça.
— Libère-le. Maintenant !
Alf s’accroupit à contrecœur et ouvrit sa main. La couleuvre glissa avec enthousiasme dans l’herbe et s’éclipsa. Eileen attrapa le sac de marin de Theodore et sa propre valise, et ils se remirent en route. Les autres passagers avaient disparu. Elle espéra qu’ils auraient prié le bus de les attendre, bien que cela soit sans doute un espoir déraisonnable, vu l’attitude de la directrice.
— Zieutez ça ! cria Alf.
Il s’était arrêté si brusquement qu’Eileen faillit le heurter. Il désignait le ciel.
— Un avion !
— Où ? interrogea Binnie. On azimute que dalle.
L’espace d’un instant, Eileen ne repéra rien non plus, puis elle aperçut un tout petit point noir.
— Minute, maintenant, j’le gaffe ! s’exclama Binnie. Y r’vient nous bombarder ?
Eileen se rappela soudain une vid de ses cours d’Histoire : des réfugiés s’éparpillant en tout sens tandis qu’un avion plongeait sur eux pour les mitrailler.
— Est-ce un bombardier ? demanda-t-elle à Alf.
Elle avait lâché sa valise et serrait la main de Theodore, prête à attraper celles des Hodbin et à courir.
— Tu veux dire un Stuka ? J’peux pas savoir, répondit le garçon, qui plissait les yeux pour identifier l’avion. Non, c’est un à nous. Un Hurricane.
Cependant, ils étaient encore en plein milieu d’un champ, à quelques centaines de mètres d’un train arrêté, une cible parfaite pour un bombardier.
— Il faut qu’on rattrape les autres, déclara Eileen. Venez. Vite !
Pas un ne bougea.
— Y en a un autre ! annonça Alf, en transes. C’est un Messerschmitt. Vous zieutez les croix de fer sur les ailes ? Y vont s’battre !
Eileen tendit le cou pour regarder les minuscules avions. Elle parvenait à les distinguer maintenant, le Hurricane au nez pointu et le Messerschmitt au nez camus, mais on aurait dit des jouets. Ils se poursuivaient en dessinant des cercles, se dégageaient en piqué et tournaient, silencieux, comme s’ils dansaient au lieu de se livrer bataille. Theodore lâcha la main d’Eileen et rejoignit Alf, la tête levée en direction de l’élégant duo, bouche ouverte, fasciné. Il pouvait l’être. C’était magnifique.
— Vas-y ! hurla Alf. Descends-le !
— Descends-le ! lui fit écho Theodore.
Les avions jouets viraient sur l’aile, plongeaient et s’élevaient en silence. Ils traînaient d’étroits voiles blancs derrière eux.
Ce que j’ai observé depuis le train n’était pas des nuages. C’étaient des traînées de vapeur issues des combats, tout comme celles-ci. Je suis en train de regarder la bataille d’Angleterre.
Le Messerschmitt prit de l’altitude avant de foncer droit sur l’autre avion.
— Attention ! cria Binnie.
Il n’y avait toujours pas un bruit, pas de rugissement de moteur alors que l’avion plongeait, pas de staccato de mitrailleuse.
— Raté ! brailla Alf.
Eileen aperçut une minuscule flamme orange au milieu de l’aile du Hurricane.
— L’est touché ! hurla Binnie.
De la fumée blanche commençait à bouillonner au niveau de l’aile. Le Hurricane piqua du nez.
— Redresse ! gueulait Alf.
Et le petit avion sembla se reprendre un peu.
Le pilote est donc encore en vie…
— Tire-toi de là ! cria Binnie.
Et là encore il parut obéir, s’envolant vers le nord. Hélas ! pas assez vite. Le Messerschmitt effectua un virage serré et revint à la charge.
— Derrière toi ! beuglaient Alf et Theodore de concert. Attention !
— Regardez ! s’exclama Binnie, qui levait le bras. Y en a un autre.
— Où ça ? demanda Alf. J’le zieute pas.
Eileen le repéra tout à coup. Au-dessus des deux autres, il arrivait comme une flèche.
Seigneur ! faites que ce ne soit pas un Allemand !
— C’est un Spitfire ! triompha Alf.
Et le cockpit du Messerschmitt explosa, mélange de flammes et de fumée noire.
— Y l’a eu ! fit le garçon, fou de joie.
Le Messerschmitt bascula et tomba en spirale, suivi d’une épaisse fumée, toujours aussi gracieux, toujours aussi silencieux dans sa chute mortelle.
Il ne fera même pas un bruit quand il touchera le sol.
Mais il en fit un, un bruit sourd, à donner la nausée. Les enfants hurlèrent d’enthousiasme.
— J’savais qu’le Spitfire y allait l’sauver, exulta Alf, qui regardait de nouveau les deux avions.
Le Spitfire tournait au-dessus de l’autre appareil britannique, qui dégageait encore de la fumée blanche. Comme ils les observaient, le Hurricane plongea longuement à travers l’immense étendue de ciel bleu et s’évanouit derrière les arbres. Eileen ferma les yeux et attendit l’impact. Il survint, aussi léger que le bruit d’un pas.
Je veux rentrer à la maison, se dit-elle.
— Y s’en est sorti, annonça Alf. Voilà son parachute.
Il désignait avec assurance un point du ciel bleu, totalement vide.
— Où ? demanda Theodore.
— Moi, j’mate aucun parachute, renifla Binnie.
— Il faut partir, dit Eileen.
Elle ramassa sa valise et prit la main de Theodore.
— Mais s’y s’est posé en catastrophe et qu’y a besoin d’aide ? interrogea Alf. Ou d’une ambulance ? Les pilotes de la RAF, c’est des as. Y peuvent atterrir n’importe où.
— Avec une aile en feu ? le contra Binnie. J’parie qu’y est resté.
Theodore agrippa Eileen et lui lança un regard implorant.
— Tu ne peux pas en être sûre, Binnie.
— Mon nom, c’est pas Binnie.
Eileen l’ignora.
— Je suis certaine que le pilote va bien, Theodore. Maintenant, venez, ou nous raterons le bus. Alf, Binnie…
— J’t’ai dit, j’m’appelle plus Binnie. J’ai décidé mon nouveau nom.
— C’est quoi ? s’enquit Alf d’un ton méprisant. Pissenlit ?