Non, s’aperçut Polly, qui sentait la panique revenir en force. Je suis toute seule ici, en plein milieu d’une guerre, et si l’équipe de récupération ne vient pas me chercher…
Marjorie la regardait, préoccupée.
— Non, admit Polly. Personne.
— Où habite votre famille ? Est-ce près de Londres ?
— Non. Dans le Northumberland.
— Oh ! tant pis, on va trouver quelque chose. En attendant, tenez, avalez votre thé. Vous vous sentirez mieux.
Rien ne pourra m’aider à me sentir mieux…
Cependant, Polly devait persuader Marjorie qu’elle était assez rétablie pour remonter à son étage, aussi but-elle entièrement la mixture. Elle était claire et tiédasse.
— Vous aviez raison, ça fait du bien, déclara-t-elle.
Et, tendant la tasse à Marjorie, elle tenta de se lever, mais la vendeuse l’arrêta.
— Mlle Snelgrove a dit que vous deviez vous reposer, proféra-t-elle d’un ton ferme.
— Mais je me sens beaucoup mieux, protesta Polly.
Marjorie secoua la tête.
— Les gens réagissent bizarrement aux états de choc. Mme Armentrude – c’est ma propriétaire –, sa nièce était dans un bus qui a été touché, et Mme Armentrude affirme qu’elle avait l’air de se porter à merveille, et puis une heure après elle est devenue toute blanche et elle s’est mise à trembler. On a dû l’emmener à l’hôpital.
— Je ne suis pas en état de choc. Je suis juste un peu émue, et je veux…
— Mlle Snelgrove a dit que vous deviez vous reposer, répéta Marjorie, et que je devais vous remettre ceci.
Elle tendit le paquet à Polly. Ses deux extrémités étaient parfaitement égales, et la ficelle qui l’entourait était tirée et nouée avec une précision irréprochable.
— C’est pour m’entraîner à l’emballage ?
— Non, bien sûr que non, répondit Marjorie, qui la regardait d’un air étrange. Vous êtes choquée, quoi que vous en disiez. Donnez-moi ça. (Elle reprit le paquet.) Laissez-moi l’ouvrir pour vous.
C’était une jupe noire.
— Mlle Snelgrove a indiqué qu’elle coûtait sept shillings et six pence, mais que vous ne devez pas vous en faire pour la rembourser et pour les tickets de rationnement avant votre rétablissement.
— Sept shillings six ?
Ce n’était rien du tout. Une paire de bas valait trois fois plus cher.
— Ça ne peut pas…
— Elle dit qu’elle l’a achetée aux soldes après bombardement chez Bourne and Hollingsworth. Dégât des eaux.
De toute évidence, la jupe qu’elle tendit à Polly ne provenait pas des soldes qui suivaient un bombardement. Elle était flambant neuve et immaculée, et Polly se doutait bien qu’elle venait tout droit du rayon « Vêtements de marque » de Townsend Brothers et qu’elle coûtait cinq livres pour le moins. Elle saisit la jupe, trop émue pour parler.
— Faites-lui savoir que c’est très gentil de sa part, finit-elle par articuler.
Marjorie acquiesça.
— Il lui arrive de se comporter presque comme un être humain, à l’occasion. Mais elle me fera la peau si je m’attarde plus longtemps.
Elle enleva la jupe à Polly et la déposa sur le dos d’une chaise.
— Y a-t-il autre chose que je pourrais faire pour vous ?
— Oui. Dites-lui que je suis prête à retourner à mon comptoir.
— Je ne le ferai sûrement pas. Vous n’avez pas retrouvé votre lucidité, et vous êtes blanche comme un linge. Et nous n’avons pas besoin d’héroïsme. On est chez Townsend Brothers, pas à Dunkerque. Maintenant, allongez-vous.
Polly s’exécuta, et Marjorie l’enveloppa dans une couverture.
— Interdiction de bouger !
Polly hocha la tête, et Marjorie se leva pour partir.
— Attendez ! s’exclama Polly en lui attrapant le poignet. Si quelqu’un demande si je travaille ici, vous lui indiquerez où je suis ?
— Bien sûr.
De nouveau, la vendeuse posait sur elle ce regard étrange.
— Et vous demanderez à Mlle Snelgrove si je peux revenir à mon étage cet après-midi ?
— Seulement si vous promettez d’essayer de dormir.
À peine sortie, Marjorie était de retour avec un sandwich et un verre de lait.
— Mlle Snelgrove dit que vous devez vous reposer jusqu’à 15 heures, et qu’elle verra à ce moment-là. Et aussi que vous devez manger quelque chose.
— D’accord, mentit Polly.
La seule idée de la nourriture lui donnait la nausée. Elle se rallongea et tenta de dormir comme on le lui avait ordonné, mais c’était impossible. Et si l’équipe de récupération n’interrogeait pas Marjorie sur sa présence ? Et s’ils parcouraient le rayon, comme de simples clients et, en son absence, concluaient qu’elle ne travaillait pas là et s’en allaient ? Elle envoya valser sa couverture, se leva, attrapa la jupe et se rendit aux toilettes pour se rafraîchir.
Son reflet dans le miroir l’horrifia. Pas étonnant que Mlle Snelgrove lui ait donné une jupe. La sienne n’était pas seulement sale et incrustée de poussière de brique, mais tout un pan en était tailladé. Elle avait dû s’accrocher sur une poutre déchiquetée. Pas étonnant non plus que tout le monde se montre si gentil : elle avait une mine de déterrée. Ses cheveux et sa figure étaient blanchis de plâtre, et ses joues striées par les larmes. Le sang de son genou avait dégouliné tout le long de sa jambe et coagulé sur ses bas déchirés. Les deux avaient de larges échelles, et plusieurs trous. Elle en lava le sang, mais ils restaient toujours aussi peu présentables, si bien qu’elle les enleva et les fourra dans son sac. Ça ferait l’affaire… les jeunes femmes étaient sorties jambes nues à cause de la pénurie de bas.
Non, cela s’était produit plus tard dans la guerre, pas en 1940. Marjorie ne se trompait pas, le jugement de Polly était obscurci. Elle devrait se cantonner à son comptoir et prier pour que les clients ne s’en aperçoivent pas.
Son chemisier n’était pas en trop mauvais état. Le manteau l’avait en partie protégé. Elle en frotta les traces autant qu’elle le put, enfila sa nouvelle jupe, se lava la figure et peigna ses cheveux. Il lui fallait un peu de rouge à lèvres – elle était si pâle –, mais après l’application elle se découvrit encore plus pâle. Elle effaça presque tout et se rendit à son comptoir.
— Que faites-vous là ? s’exclama Marjorie quand elle la vit. Il est seulement 14 heures ! Vous deviez vous reposer jusqu’à 15 heures.
— Mlle Snelgrove !
Elle avait appelé avant que Polly puisse l’en empêcher, et la chef de service accourait, l’air inquiète.
— Mademoiselle Sebastian, vous deviez vous reposer, désapprouva-t-elle.
— S’il vous plaît, laissez-moi rester.
— Je ne suis pas sûre, hésita-t-elle.
— Je me sens beaucoup mieux maintenant. Vraiment.
Polly tentait de trouver l’argument qui la convaincrait.
— Et M. Churchill assure que nous devons persévérer envers et contre tout, que nous ne devons pas baisser les bras devant l’ennemi.
— Très bien. Mais si jamais vous ne vous sentez pas bien ou si vous avez des vertiges…
— Merci, dit Polly d’un ton fervent.
Dès que Mlle Snelgrove eut ordonné à Marjorie de garder un œil sur elle et fut partie accueillir Mlle Toomley aux ascenseurs, Polly commença de scruter l’étage, à la recherche de quiconque pourrait appartenir à l’équipe de récupération.