Marjorie n’avait pas menti. Il n’y avait quasiment pas de clients, et ceux qui passèrent dans le courant de l’après-midi étaient des habitués : Mlle Varley, Mme Minnian et Mlle Culpepper. Laquelle voulut essayer des gants en peau de porc, puis se décida pour des gants en laine.
— Les journaux annoncent que l’hiver pourrait se révéler exceptionnellement froid, expliqua-t-elle.
Vous ne vous trompez pas, ça se pourrait bien ! pensait Polly, qui ficelait les gants tout en surveillant les ascenseurs dans l’espoir que les flèches au-dessus des grilles s’arrêteraient sur le chiffre trois, que les portes s’ouvriraient et que l’équipe de récupération en sortirait.
Mais personne ne vint, et à 17 heures l’étage se vida. Il ne restait que Mlle Culpepper, qui avait aussi décidé d’acheter une chemise de nuit en flanelle et patientait au comptoir de Marjorie. Les autres filles rangeaient leurs boîtes ou s’appuyaient sur leur comptoir, l’œil rivé sur l’horloge qui surmontait les ascenseurs.
Voilà pourquoi l’équipe de récupération n’est pas montée. Parce que tout le monde regardait. Tout le monde les aurait vus sortir, aurait vu Polly courir pour les rejoindre, aurait vu le soulagement sur son visage.
Ils attendent en bas que le magasin ferme de façon à pouvoir me parler tranquillement.
Dès que la sonnerie de fermeture retentit, Polly se dépêcha de mettre manteau et chapeau, se précipita dans l’escalier et se rua dehors par la sortie des employés, mais personne ne l’attendait là.
Ils sont devant, de l’autre côté.
Elle se hâta de gagner les portes principales, mais elle n’y trouva que le portier, qui aidait une vieille femme à monter dans un taxi.
Il poussa la porte et parla au chauffeur. Le taxi démarra, et le portier se retourna vers Polly.
— Puis-je vous aider, mademoiselle ?
Non, personne ne peut m’aider. Où étaient-ils ?
— Merci, mais non, j’attends quelqu’un.
Il hocha la tête, effleura de la main sa casquette pour la saluer et rentra dans le magasin.
L’équipe de récupération ne sait pas que Townsend Brothers ferme plus tôt.
Polly regardait les clients se dépêcher de héler des taxis, les vendeuses et les liftiers s’écouler de l’entrée des employés et se hâter vers l’arrêt de bus ou les marches descendant à Oxford Circus.
Voilà pourquoi ils sont en retard. Ils viendront à 18 heures.
Mais alors que les minutes passaient, la peur qu’elle avait tenté de tenir à distance toute la journée commença de s’épaissir tel le brouillard la première nuit de sa mission.
Où sont-ils ?
La morsure du froid sur ses jambes nues la faisait frissonner.
Elle s’avança jusqu’au bord du trottoir et se pencha pour observer le haut de la rue.
Que leur est-il arrivé ? Et s’ils ne se manifestaient pas du tout ?
Une main se referma sur son bras.
— Vous voilà enfin ! dit Marjorie, à bout de souffle. Je vous ai cherchée partout. Pourquoi donc avez-vous filé comme ça ? Venez. Je vous emmène chez moi ce soir. Ordre de Mlle Snelgrove.
— Oh ! mais c’est impossible, déclara Polly.
Si l’équipe de récupération survenait…
— Vous ne pouvez pas retourner à votre pension puisqu’il n’y a plus personne là-bas. Mlle Snelgrove et moi, nous sommes d’accord sur le fait que vous ne devez pas rester seule.
— Il faut que je…
— Nous pourrons aller récupérer vos affaires plus tard. Ce soir, je vous prêterai une chemise de nuit, et demain nous irons ensemble voir si nous vous trouvons un autre logement.
— Mais…
— Il n’y a rien que vous puissiez faire ce soir. Et demain vous vous sentirez plus forte et tout sera plus facile. Demain, c’est dimanche. Nous aurons toute la journée pour…
Dimanche…
Polly se rappelait le pasteur et Mme Wyvern occupés à préparer la composition des fleurs pour l’autel. L’autel et l’église effondrée qui avaient réduit en bouillie sir Godfrey, Mlle Laburnum, Trot…
— Vous voyez ? dit Marjorie, qui lui prenait le bras. Vous n’êtes pas assez bien pour rester seule. Vous tremblez comme une feuille. Et j’ai promis à Mlle Snelgrove que je prendrais soin de vous. Vous ne voulez pas que je me fasse virer, n’est-ce pas ? (Elle lui adressa un sourire encourageant.) Venez. Il est plus de 18 heures. Mon bus va passer…
Plus de 18 heures et l’équipe de récupération n’était toujours pas là.
Parce qu’ils ne viendront pas, comprit Polly, qui considérait Marjorie d’un œil hébété. Je suis piégée ici.
— Je sais. C’est affreux, ce qui est arrivé, dit Marjorie avec empathie.
Non, tu ne sais pas.
Elle laissa pourtant Marjorie la guider jusqu’à l’arrêt de bus.
— Mlle Snelgrove a demandé que je vous prépare un bon repas chaud, continua la vendeuse alors qu’elles rejoignaient la queue. Et que je veille à ce que vous preniez une bonne nuit de sommeil. Elle vous aurait bien emmenée chez elle, mais sa sœur et sa famille se sont fait bombarder et ils habitent avec elle. Et moi j’ai plein de place. La fille avec qui je logeais est partie pour Bath. Ah ! parfait, voilà le bus.
Elle poussa Polly dans le véhicule encombré, puis vers un siège libre. Polly se pencha par-dessus la femme assise à côté d’elle pour observer Townsend Brothers, mais le trottoir du magasin était désert et, quand le bus passa devant Selfridges, l’horloge indiquait 18 h 15.
— Nous arriverons chez moi en un clin d’œil. Il n’y a que trois arrêts.
Cependant, dès que le bus eut dépassé Oxford Circus, il se rangea sur le côté et s’immobilisa. Le conducteur descendit.
— Déviation, expliqua-t-il en remontant. UXB.
Et il tourna dans une rue latérale, puis dans une autre, et une autre encore.
— Ah ! mince ! on aurait mieux fait de prendre le métro, se lamenta Marjorie, qui examinait Polly avec anxiété. Je suis désolée, Polly.
— Ce n’est pas votre faute.
Le bus s’immobilisa de nouveau. Le chauffeur échangea quelques mots avec un garde de l’ARP puis il se remit en route.
— Où diable allons-nous ? s’inquiéta Marjorie, qui se penchait par-dessus Polly pour regarder par la fenêtre. C’est ridicule, nous sommes presque au Strand. Nous n’arriverons jamais à la maison, à ce régime.
Elle tira sur le cordon pour demander l’arrêt.
— Venez, nous prenons le métro.
Elles descendirent dans une rue quasiment plongée dans les ténèbres. Polly pouvait apercevoir la flèche d’une église sur sa gauche, au-dessus des immeubles.
— Savez-vous où nous sommes ? interrogea-t-elle.
— Oui. Par là, c’est la station du Strand.
— La station du Strand ? répéta Polly.
Elle sentit ses jambes flancher de nouveau et se rattrapa au lampadaire qu’elles croisaient.
— Ce n’est pas loin, dit Marjorie, qui continuait d’avancer. Voilà la flèche de Saint-Martin-in-the-Fields, et après, c’est Trafalgar Square. J’espère que la ligne Piccadilly fonctionne. Elle a été touchée deux fois cette semaine. Hier, une bombe est tombée sur les voies entre… Polly, vous allez bien ? (Elle courut auprès d’elle.) Je suis tellement désolée. Je n’ai pas réfléchi. Je n’aurais pas dû parler de bombe…
Elle jeta des regards éperdus sur la rue désertée, en quête d’assistance.
— Là, asseyez-vous ici.
Elle conduisit Polly jusqu’à l’entrée d’un magasin et l’installa sur les marches qui menaient à la porte.