Выбрать главу

Juste à temps. Il restait alors à la RAF moins de quarante avions et, si les pilotes ne s’étaient pas égarés, la Luftwaffe aurait pu balayer la totalité des forces aériennes subsistantes en deux semaines à peine (en l’espace de vingt-quatre heures, avaient assuré certains historiens). L’armée allemande serait ensuite entrée sans la moindre résistance dans Londres. Une fois débarrassé de la Grande-Bretagne, Hitler aurait pu concentrer toute sa puissance militaire sur la Russie, et les Russes n’auraient jamais tenu Stalingrad.

« Parce qu’il manquait un clou… »

Que Cripplegate soit bombardé ne suffirait pas à garantir que Mike n’avait pas modifié certains événements, mais cela prouverait qu’il n’avait pas fait sortir la guerre de ses rails, que l’Histoire maintenait son cap. La nouvelle ne serait pas publiée dans les journaux avant le lendemain, peut-être dans les dernières éditions le soir même. En revanche, les prévisions météorologiques s’y trouveraient. Mike pourrait au moins voir si l’on annonçait du brouillard. Pour l’instant, le ciel était dégagé.

Le brouillard tombera en fin d’après-midi, se dit-il, guettant avec anxiété l’arrivée de Mme Ives.

Elle ne vint pas. Fordham ne reçut pas son Herald, et le ciel était toujours dégagé quand sœur Gabriel ferma les rideaux de black-out.

Même si le fait de sauver Hardy a réellement altéré les événements, cela ne peut avoir altéré le temps !

Pourtant, dans les systèmes chaotiques, tout impactait tout de façon complexe et imprévisible. Si le battement d’ailes d’un papillon dans le Montana pouvait provoquer une mousson en Chine, alors sauver un soldat à Dunkerque pouvait modifier la météo du sud-est de l’Angleterre.

Aucune sirène ne retentit pendant la nuit et, le matin suivant, le ciel était toujours clair.

Le brouillard n’a peut-être couvert que Londres…

Quand sœur Gabriel lui apporta son petit déjeuner, il demanda :

— Que s’est-il passé, la nuit dernière ? J’ai cru entendre des bombes.

Il était impossible d’entendre une bombe s’écraser à Cripplegate depuis Douvres, mais il espérait qu’elle dirait : « Non, c’est à Londres que c’est tombé, cette nuit », puis qu’elle donnerait des détails.

Elle n’en fit rien. Elle lui adressa le regard dont elle gratifiait immanquablement Bevins et prit sa température. Après un coup d’œil au thermomètre, elle fronça les sourcils.

— Essayez de vous reposer !

Et elle le laissa, pétri d’anxiété, attendre Mme Ives. Et si la volontaire ne venait pas aujourd’hui ? Et si elle ne revenait plus jamais, comme M. Powney ?

Elle revint, mais tard dans l’après-midi.

— J’étais au premier étage depuis hier matin, expliqua-t-elle. Pour aider le personnel avec les nouveaux patients. Presque une dizaine de pilotes. L’un d’eux a fait un atterrissage d’urgence et il… (Elle s’arrêta au milieu de sa phrase.) Ah ! mais vous n’avez pas envie qu’on vous embête avec ça. Que diriez-vous d’un bon livre ?

— Non, lire des livres me donne mal à la tête. Puis-je avoir un journal ? S’il vous plaît.

— Ah ! vraiment, je ne devrais pas. Les infirmières ont dit que vous ne devez rien lire de perturbant…

Perturbant.

— Je ne veux pas lire les nouvelles de la guerre, je veux juste faire les mots croisés.

— Ah ! fit-elle, soulagée. Alors, dans ce cas…

Elle lui tendit le Herald et un crayon jaune et se tint à son côté pendant qu’il ouvrait le journal à la page des mots croisés. Il allait au minimum devoir faire semblant de s’y mettre. Il commença de lire les définitions.

Six horizontal : « L’homme entre les deux collines est un sadique. »

Quoi ?

Quinze horizontal : « Ce signe du zodiaque n’a aucune connexion avec les poissons. »

Quelle sorte de définitions était-ce donc ? Il avait déjà fait des mots croisés quand il étudiait l’histoire des jeux, mais il s’agissait de définitions faciles à trouver comme « monnaie espagnole » et « oiseau des marais » au lieu de « ceux qui sont bien élevés les aident sur les échaliers ».

— Avez-vous besoin d’aide ? demanda gentiment Mme Ives.

— Non.

Il remplit en vitesse les premières cases vides avec une série de lettres choisies au hasard. Mme Ives poursuivit sa visite de la salle avec son chariot. Dès qu’elle l’eut quitté, Mike sauta en première page. « Une église bombardée à Londres » titrait la une. « Trois morts, vingt-sept blessés ». Suivait une photo de l’église Saint-Giles à Cripplegate, à demi détruite, que complétait la statue renversée de Milton.

Dieu merci !

Mais il ne pourrait avoir de certitude avant de voir quelle avait été la réponse à ce bombardement, ce qui signifiait qu’il faudrait convaincre Mme Ives de continuer à lui donner le journal.

Quand il le lui demanda le jour suivant, elle s’exclama :

— Tiens, les mots croisés vous ont fait le plus grand bien ! Vous avez meilleure mine.

Et elle lui tendit l’Express sans discussion.

Le 27 août, la une titrait : « La RAF bombarde Berlin ! », et le jour suivant : « Hitler promet de venger le bombardement de Berlin ». Mike poussa un énorme soupir de soulagement.

Mais alors, s’il n’avait pas modifié le cours des événements, qu’était-il arrivé à l’équipe de récupération ?

Ils ne savent pas où je suis…

C’était la seule explication possible. Mais pourquoi ? Même s’ils n’avaient rien trouvé à Saltram-on-Sea, ils connaissaient son intention de se rendre à Douvres. Ils auraient quadrillé la ville, contrôlé le poste de police et la morgue et tous les hôpitaux. Combien y en avait-il ? Mike n’avait pas pu faire de recherches à ce sujet parce qu’il avait perdu un après-midi entier à attendre Dunworthy.

— Il y a combien d’hôpitaux, ici ? demanda-t-il à sœur Gabriel quand elle lui apporta son médicament.

— Ici ? répéta-t-elle, l’air ébahi. En Angleterre ?

— Non. Ici, à Douvres.

— Eh bien, on peut dire que vous êtes à côté de la plaque ! lâcha Fordham depuis son lit. Vous n’êtes pas à Douvres.

— Pas à… Où suis-je ? Dans quel hôpital ?

— L’hôpital des urgences de guerre, répondit sœur Gabriel. À Orpington.

Londres, le 10 septembre 1940

Abri antiaérien →

Pancarte dans une rue de Londres, 1940

Eileen ne réussit pas à gagner Londres avec les enfants avant 14 heures le lendemain, après avoir été baladée de bus en train et en bus de nouveau et, quand elle y parvint, plus de la moitié de l’argent du pasteur s’était envolée en sandwichs et en orangeades, et ses ultimes réserves de patience à l’égard des Hodbin s’étaient taries.

Je les restitue à leur mère, et ensuite je ne veux plus jamais les revoir, se disait-elle quand ils atteignirent enfin la gare d’Euston.