— Quel bus doit-on prendre pour se rendre à Whitechapel ? demanda-t-elle au garde de service à la gare.
— Stepney, c’est plus près que Whitechapel, affirma Binnie. Tu devrais lourder Theodore en premier, et nous après.
— Je vous raccompagne d’abord chez vous, Binnie.
— Pas Binnie. J’t’ai déjà dit, non ? Mon nom, c’est Spitfire ! Et puis la daronne, elle s’ra même pas là.
— Et si tu fais Theodore en premier, renchérit Alf, on t’aidera pour trouver sa rue. Toute seule, tu t’perdras, c’est sûr.
— Je veux pas aller…, commença Theodore.
— Plus un mot, les interrompit Eileen. Ni de l’un, ni des autres. On va à Whitechapel. Quel bus faut-il prendre pour aller là-bas ?
— Je suis pas sûr que vous puissiez arriver jusque-là, mademoiselle, répondit le garde. Ils ont encore cogné dur, la nuit dernière.
— Quand j’te disais qu’y fallait aller à Stepney ! s’exclama Binnie.
— C’était quoi, comme bombardiers ? s’enquit Alf.
— Chh ! fit Eileen.
Elle demanda le numéro du bus. Le garde le lui donna avant d’ajouter :
— Mais je crois pas qu’ils fonctionnent. Et, même s’ils roulaient, les rues seront bloquées.
Il ne se trompait pas. Ils durent emprunter trois bus différents, puis descendre et marcher, et quand ils parvinrent à Whitechapel, il était 16 h 30. Le quartier semblait sorti d’un conte de Dickens : venelles étroites et sombres et rangs serrés de maisons mitoyennes branlantes et noircies de suie. Un voile de fumée couvrait la zone et, plus loin, Eileen apercevait des flammes. À l’idée d’abandonner Alf et Binnie dans ces lieux, elle ressentit un fort sentiment de culpabilité, qui ne fit que croître lorsqu’elle découvrit un logis qui avait été bombardé. L’un des murs était encore debout, des rideaux pendant aux fenêtres explosées, mais le reste n’était plus qu’une montagne de poutres et de plâtre. Une chaise de cuisine renversée dépassait en partie des décombres, et Eileen remarqua une chaussure et de la vaisselle cassée.
Alf siffla.
— Zieute-moi ça !
Malgré la corde interdisant l’accès, il aurait grimpé sur l’amas si Eileen ne l’avait rattrapé par le col de sa chemise.
Il y eut un autre tas de gravats au coin de la rue puis, au bout de l’artère suivante, les squelettes noircis d’une ligne entière de maisons.
Et si, en y arrivant, on s’aperçoit que le logement des Hodbin a été bombardé ? s’inquiéta Eileen mais, quand ils tournèrent dans Gargery Lane, tout était intact, même si les maisons donnaient l’impression qu’une seule poussée un peu puissante suffirait à les flanquer par terre, alors une bombe…
— On peut s’démerder pour rentrer, maint’nant, annonça Alf. T’as pas besoin de nous tenir la main.
Eileen était fortement tentée, mais elle avait promis au pasteur qu’elle remettrait les Hodbin à leur mère en mains propres.
— Laquelle est la vôtre ? interrogea-t-elle.
Alf montra joyeusement la maison la plus délabrée de toutes.
Et ce devait bien être la leur parce qu’après les coups d’Eileen à la porte d’entrée, la femme qui ouvrit grogna :
— J’croyais qu’vous aviez débarrassé le plancher. Vous approchez pas de ma Lily.
Quand Eileen demanda si Mme Hodbin était chez elle, la femme renifla de mépris.
— Mme Hodbin ? Ça, c’est un peu fort ! Elle est pas plus dame que j’suis la reine.
— Savez-vous quand elle rentrera ?
Elle secoua la tête.
— Elle est pas rentrée de toute la nuit d’hier.
Oh non ! Et si elle s’était fait tuer par le bombardement ?
Cependant, ni cette femme ni les Hodbin ne semblaient inquiets.
— J’te l’avais dit, qu’tu ferais mieux d’lourder Theodore en premier.
— J’ai ramené Alf et Binnie chez eux…, commença Eileen.
— Spitfire, corrigea Binnie.
— Alf et sa sœur depuis le Warwickshire, pour le Comité d’évacuation, précisa Eileen. Puis-je les laisser avec vous jusqu’au retour de leur mère ?
— Ah, non ! Vous allez pas vous débarrasser d’eux comme ça. Et puis, si ça se trouve, elle s’est encore tirée avec un soldat, et je fais quoi, moi, après ?
Tu fais comme moi.
— Bon. Y a-t-il quelqu’un d’autre qui pourrait prendre en charge…
— On est pas des marmots, protesta Alf.
— On peut rester tout seuls jusqu’au retour de maman, renchérit Binnie. Si cette vieille vache nous file notre clé…
— Une bonne raclée, c’est ça que j’vais te coller. Et à ton satané frère aussi. Et si j’t’avais pondu, t’hériterais de bien pire. (Elle menaça Eileen de son poing.) Et vous, essayez pas de me planter en les laissant ou j’appelle la police !
Et elle leur claqua la porte au nez.
— Même pas peur d’sa police ! clama Alf d’un ton résolu.
— Et on a pas besoin d’sa clé, renchérit Binnie. On sait des tas d’façons d’entrer qu’cette vieille vache connaît pas.
Je veux bien le croire !
— Non, j’ai promis au pasteur que je vous remettrais à votre mère. Venez, nous allons à Stepney.
Et, s’il vous plaît, faites que la mère de Theodore soit chez elle !
Elle était absente. Quand ils atteignirent Stepney, après un périple encore plus long, tissé et retissé de détours multiples, sa voisine, Mme Owens, leur apprit :
— Elle est partie pour son service de nuit. Vous l’avez juste manquée.
Oh non !
— Quand pensez-vous qu’elle rentrera ?
— Pas avant le matin. Ils font double poste, à l’usine.
De mieux en mieux !
— Mais Theodore est le bienvenu pour passer la nuit avec moi, offrit Mme Owens. Avez-vous pris votre thé ?
— Non, répondit Binnie, véhémente.
— On est plus qu’à moitié morts de faim, ajouta Alf.
— Oh ! mes pauvres agneaux, compatit-elle.
Et elle insista pour leur faire des toasts au fromage et pour verser à Eileen une tasse de thé.
— La mère de Theodore sera si contente de le voir. Elle s’est fait tellement de souci, avec tous ces bombardements. Elle l’attendait depuis hier après-midi.
Elle écouta Eileen raconter ce qui leur était arrivé, gloussant avec bienveillance. C’était merveilleux d’être assis dans cette cuisine chaude et bien rangée, mais il se faisait tard.
— Nous devons partir, indiqua Eileen quand Mme Owens lui proposa une deuxième tasse de thé. Je dois ramener Alf et Binnie chez eux, à Whitechapel.
— Ce soir ? C’est impossible. Les alertes vont se déclencher d’une minute à l’autre. Il faut repousser leur retour à demain.
— Mais…, balbutia Eileen.
À l’idée de se remettre en route avec les Hodbin pour trouver un hôtel – et à quel prix ! –, son courage vacilla. D’ailleurs, pouvait-on en dénicher à Stepney ?
— Vous devez tous rester ici, déclara Mme Owens.
Eileen lâcha un soupir de soulagement.
— La mère de Theodore m’a donné sa clé. Je vous garderais bien chez moi, mais il n’y a pas d’Anderson, seulement ce cagibi.
Elle montrait une porte étroite sous l’escalier.
De quoi parle-t-elle ? se demandait Eileen alors qu’elle la suivait jusqu’à la maison voisine, les enfants derrière elle. Et qui est cet Anderson ?
— Les enfants peuvent dormir ici, dit Mme Owens, qui les guidait vers le salon. Comme ça, vous n’aurez pas besoin de les faire descendre de l’étage.