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Elle ouvrit un placard à linge et leur tendit des couvertures.

— C’est un peu humide pour mes vieux os. Voilà pourquoi je n’en ai pas installé. Quoique, sortir dans son jardin de derrière, c’est mieux que de faire tout ce chemin jusqu’à Bethnal Green dans le black-out. Il y a deux nuits, quand les sirènes ont sonné, ma voisine, Mme Skagdale, est tombée du trottoir et elle s’est cassé la cheville.

Les raids aériens, comprit Eileen. Elle parle des raids aériens.

Et un Anderson était une sorte d’abri. Elle n’avait fait aucune étude sur les refuges. La raison majeure de l’évacuation des enfants à Backbury avait été de leur épargner tout besoin des abris antiaériens. Mme Owens avait indiqué qu’il se trouvait dans le jardin de derrière. Pendant qu’elle montait chercher des oreillers à l’étage avec les enfants, Eileen sortit en courant le repérer.

D’abord, elle n’y réussit pas, puis elle s’aperçut qu’il s’agissait du gros tas de terre herbue qui jouxtait la barrière du fond. C’était une hutte en tôle ondulée que l’on avait enfouie en partie, puis autour de laquelle, sur trois côtés, on avait empilé de la terre. On en avait aussi entassé sur le toit voûté. De l’herbe poussait au sommet.

On dirait une tombe.

Le côté qui n’avait pas été tapissé de terre était percé d’une porte en métal. Elle l’ouvrit. Mme Owens avait raison. Ça sentait l’humidité. Eileen scruta l’obscurité, mais elle était trop dense pour discerner quelque chose.

Il faut que je demande si Mme Willett dispose d’une lampe de poche.

Elle rentra dans la maison, où elle trouva Alf et Binnie en pleine bataille d’oreillers.

— Arrêtez ça immédiatement, et enfilez vos pyjamas.

Elle pria Mme Owens de les excuser et la questionna au sujet de la lampe électrique. Mme Owens en dénicha une, ainsi qu’une boîte d’allumettes.

— Pour la tempête, expliqua-t-elle en termes sibyllins.

Puis elle fit promettre à Eileen de frapper à sa porte si elle avait besoin d’autre chose.

— Devrais-je emmener tout de suite les enfants dans l’Anderson ? interrogea Eileen avec anxiété alors qu’elle sortait.

— Oh non ! Vous aurez tout le temps après le début de l’alerte. Un quart d’heure au moins. (Elle regarda le ciel qui s’assombrissait.) Si elles se déclenchent. J’ai la prémonition qu’Hitler leur a dit de rester chez eux pour ce soir.

Parfait.

Eileen rentra séparer Alf et Binnie qui se disputaient le privilège de dormir sur le sofa. Elle attacha ensemble les rideaux de black-out, aida Theodore à enfiler son pyjama, puis les conduisit tous en procession aux toilettes de l’étage avant de les ramener dans le salon, attribua le canapé à Theodore – « parce que c’est sa maison, Alf ! » –, prépara deux couches sur le plancher pour les Hodbin, plaça la lampe de poche à côté de la porte de derrière, éteignit la lumière et s’assit sur le fauteuil rembourré, guettant le bruit des sirènes, espérant qu’elle le reconnaîtrait quand elle l’entendrait. Elle n’avait pas davantage étudié les sirènes. Ni les bombes.

Elle venait juste de décider qu’elle pouvait enlever ses chaussures sans risque lorsqu’elle entendit sonner l’alerte puis, avant qu’elle ait eu le temps de se rechausser, le bourdon menaçant d’avions en approche. Suivi de près par l’écrasement lointain d’une bombe.

— Binnie ! Alf ! Réveillez-vous ! Il faut aller dans l’Anderson.

— C’est un raid ? interrogea Alf, instantanément en état d’alerte.

Il bondit et se tint immobile, regardant le plafond, à l’écoute.

— C’est un Heinkel 111.

— Tu pourras faire ça dans l’Anderson. Dépêche-toi. Emporte ta couverture. Theodore, debout !

Theodore se frotta les yeux, tout endormi.

— Je veux pas aller dans l’Anderson.

Évidemment.

Elle l’enveloppa dans sa couverture et le prit dans ses bras. Il y eut un « boum », puis un autre, beaucoup plus fort.

— Ils s’amènent ! jubila Alf.

— On y va. Vite ! dit Eileen, qui tentait de contenir la panique dans sa voix. Binnie, apporte-moi la torche.

— Mon nom, c’est Spitfire.

Apporte-moi la torche. Alf, ouvre la porte… Non, éteins la lumière d’abord.

Elle saisit l’appareil électrique et les allumettes que lui tendait Binnie, et ils coururent dans l’herbe. Le faisceau de la lampe éclairait un chemin tremblotant devant eux.

— L’ARP aura ta peau passque t’as montré d’la lumière, prévint Alf. T’iras en tôle.

Binnie atteignit l’Anderson la première. Elle poussa la porte basse, descendit à l’intérieur et ressortit immédiatement.

— C’est mouillé !

— Entre, ordonna Eileen. Tout de suite !

Elle la projeta à travers la porte. Puis elle empoigna Alf, qui se tenait debout dans l’herbe et observait le ciel obscur, et le força à franchir le seuil avant de descendre à son tour derrière lui. Dans dix centimètres d’eau glaciale.

C’est inondé !

Elle attrapa la torche, la dirigea sur le liquide à ses pieds, puis le long des murs pour vérifier si l’eau provenait de quelque part. Ainsi, c’était ce que le mot « humide » signifiait pour la voisine…

— Mes grolles et mes fumantes sont à tordre, se plaignit Binnie.

— Je veux rentrer dans la maison, dit Theodore.

— On ne peut pas, pas tant que le raid n’est pas fini.

Eileen devait crier pour se faire entendre malgré le bruit des bombes et des Heinkel 111, et de tous ces avions qui les survolaient avec leurs grondements terribles. Fermer la porte permettrait peut-être de les protéger un peu de ce vacarme ? Elle tendit la torche à Binnie, tira le panneau de métal et le boucla.

Cela ne fut d’aucun secours. Le toit courbe en tôle ondulé semblait magnifier et réverbérer les sons, comme s’ils avaient été hurlés dans un mégaphone. Comment des gens avaient-ils pu dormir là-dedans ? Elle récupéra la torche et en balaya le faisceau à la ronde. Deux couchettes superposées très étroites se faisaient face, dotées d’étagères à leur tête du côté de la porte. Sur l’une d’elles trônait une lampe à huile coiffée d’un globe en verre.

La tempête ! comprit Eileen.

Elle hissa Theodore sur l’une des couchettes hautes avant de patauger pour atteindre la lampe et l’allumer. Elle diffusait une lumière vague et misérable.

— Ah ! s’écria Binnie en pointant son doigt sur l’eau. Y a des araignées !

Où ça ? s’affola Theodore.

— Dans la flotte.

Eileen replaça le globe sur la flamme et éteignit la torche.

— Tout va bien. Elles se sont toutes noyées.

Noyées ? gémit Theodore.

— Moi, j’dis qu’la flotte elle monte, assura Binnie.

— Non, elle ne monte pas, la contra Eileen. Grimpez sur vos lits. Binnie, tu prends celui-là.

Elle désigna l’une des couchettes basses.

— Alf, tu grimpes au-dessus.

— Je veux rentrer dans la maison, j’ai froid, se plaignit Theodore.

— Voilà ta couverture.

Eileen la lui tendit, mais elle dégoulinait. L’extrémité avait dû traîner dans l’eau. Elle enleva son manteau et l’enroula autour de lui.

— Y a pas de place, ici, grogna Binnie depuis sa couchette. J’peux même pas m’asseoir.

— Alors allonge-toi et dors !