— Je ne bouge pas d’ici, précisa Marjorie.
— Il y a un abri sur place, alors ? interrogea Polly avec espoir.
— La cave.
Marjorie ouvrit sa porte sur une chambre en tout point semblable à celle de Polly si l’on exceptait une console émaillée avec un réchaud à gaz, un fauteuil au revêtement de chintz usé sur le dos duquel était drapée une paire de bas, et une étagère où étaient juchées des conserves, des boîtes, et une miche de pain.
Apparemment, Mme Armentrude n’était pas aussi rigoureuse que Mme Rickett. Oh ! mon Dieu ! Mme Rickett était morte. Ainsi que Mlle Laburnum. Et…
— Quoique je me demande si notre cave n’est pas plus dangereuse que les bombes, ajouta Marjorie après avoir tiré le rideau de black-out sur la seule fenêtre et allumé la lampe près du lit. Il y a deux nuits, quand l’alerte a commencé, j’ai failli me rompre le cou en descendant l’escalier à la course. (Elle saisit la bouilloire.) Maintenant, asseyez-vous. Je serai de retour en un éclair.
Elle disparut dans le corridor. Polly vint à la fenêtre jeter un coup d’œil derrière le rideau. Elle espérait que les lumières des projecteurs lui permettraient de voir si Marjorie habitait à proximité du British Museum, ou de l’Académie royale d’art dramatique, qui avaient aussi été touchés cet automne, mais les projecteurs n’avaient pas encore été allumés.
Elle entendait Marjorie revenir. Elle laissa tomber le rideau et s’écarta en hâte de la fenêtre. Quand Marjorie entra avec la bouilloire, elle lui demanda :
— Est-on à Bedford Place ?
— Non.
Marjorie posa la bouilloire sur le réchaud.
Cela pourrait tout aussi bien être Guildford Street ou Woburn Place…
Mais à cet instant, Polly n’arrivait à imaginer aucune bonne raison de continuer à questionner Marjorie.
— Assieds-toi, dit la jeune femme, qui frottait une allumette pour allumer le gaz sous la bouilloire et prenait une boîte à thé et une théière sur l’étagère. Le thé sera prêt dans une minute.
Elle parlait avec désinvolture, comme si elles ne se trouvaient pas en plein milieu de Bloomsbury, dans une maison qui pouvait très bien se faire bombarder le soir même.
Et Polly ne devrait pas survivre seulement ce soir, mais demain soir, et toutes les autres nuits du Blitz : le 29 décembre et le 11 janvier, et le 10 mai. Elle sentit la panique s’emparer d’elle.
— Marjorie, dit-elle pour empêcher la peur de la submerger, à la station, vous expliquiez que m’amener ici, c’était vous sauver. De quoi ?
— De faire ce que je ne devais pas faire, répondit la jeune femme avec un sourire ironique. Ce pilote de la RAF que je connais… Attends deux secondes !
Elle éteignit la lumière, ouvrit le rideau, récupéra une bouteille de lait et un petit bout de fromage sur l’appui de la fenêtre, referma le rideau et ralluma.
— Il m’a tannée pour que je sorte danser avec lui, et je lui avais dit que je le verrais ce soir…
Et si elle était sortie avec lui je ne serais pas ici, à risquer un bombardement.
— Vous pouvez encore y aller.
Et je retournerai à Russell Square…
— Non. Je suis contente que tu m’aies empêchée d’y aller. Je n’aurais jamais dû accepter. Tu sais, c’est un pilote. Ce sont tous de terribles noceurs. La fille avec qui je partageais ma chambre, Brenda, dit qu’ils n’ont qu’une seule chose en tête, et elle a raison. Lucille, du rayon « Articles ménagers », est sortie avec un mitrailleur arrière, et il n’arrêtait pas de la peloter. (Elle tendit la main vers l’étagère pour attraper deux tasses.) Il refusait de considérer « non » comme une réponse valable, et Lucille a dû…
Un sifflement suraigu retentit, et Polly se tourna vers la bouilloire, pensant que l’eau s’était mise à bouillir, mais c’était une sirène.
— Il ne manquait plus que ça ! s’exclama Marjorie d’un air dégoûté. Les Allemands ne nous laissent même pas prendre le thé. (Elle éteignit le brûleur du gaz et la lampe.) Ils viennent chaque soir un peu plus tôt, tu as remarqué ? Pense juste à ce que ça va devenir, à Noël. L’année dernière, c’était déjà plutôt dur, et on n’avait que le black-out à supporter… avec la nuit qui tombe à 15 h 30.
Et je serai encore là. Et après le premier de l’an, je ne connaîtrai même plus les lieux et les dates des raids.
— Viens, disait Marjorie. Je vais te montrer notre « abri confortable et sûr ».
Elle lui fit descendre l’escalier, traverser la cuisine et gagner la cave. Elle n’en avait pas exagéré la dangerosité. Les marches pour y accéder étaient abruptes et l’une d’elles était brisée. Quant aux poutres du local au plafond surbaissé, elles semblaient prêtes à se fracasser au premier bruit de bombe, a fortiori une frappe directe. L’endroit aurait dû figurer sur la liste interdite de M. Dunworthy.
Saint-George n’avait pas été recensée par la liste. Pourquoi donc ?
Parce que tu étais censée t’abriter dans les stations de métro.
Mais Saint-George ne figurait pas non plus sur la liste de Colin.
Un canon de DCA se mit à tirer sur les avions au bourdonnement obsédant, et leur bruit était aussi fort et aussi proche qu’il l’avait été quand Polly attendait, assise, l’ouverture de la fenêtre de saut alors qu’elle ignorait encore l’absence anormale de l’équipe de récupération, alors que Mlle Laburnum et les petites filles étaient déjà mortes.
Et sir Godfrey, qui l’avait sauvée cette première nuit quand elle s’était levée pour jeter un coup d’œil au journal de M. Simms, sir Godfrey qui avait dit : « Si nous ne devons plus nous revoir que dans les cieux… »
— Tu as peur des canons ? demanda Marjorie. Brenda, ma colocataire, ça la rendait complètement folle ! C’est pour ça qu’elle a quitté Londres. Elle me tanne pour que je parte, moi aussi. Elle m’a écrit la semaine dernière pour me dire que si je venais à Bath elle était certaine de me trouver du boulot dans la boutique où elle travaille. Et quand un truc comme ça se produit – je veux parler de l’église et de tous ces gens –, je me dis que je devrais la prendre au mot. Tu ne penses jamais à tout envoyer balader et à te carapater ?
Si.
— Au moins, ça serait mieux que de rester plantée là, à attendre de se faire zigouiller. Oh ! je suis désolée, mais de tels événements vous font réfléchir. Tom – c’est ce pilote dont je t’ai parlé – dit que pendant une guerre on ne peut pas se permettre d’attendre pour vivre, on doit saisir le bonheur quand il se présente, parce qu’on ne sait pas combien de temps il nous reste.
Combien de temps il nous reste…
— Brenda dit que c’est juste une façon de draguer, que les hommes s’en servent avec toutes les filles, mais parfois ils le pensent vraiment. Joanna – qui travaillait au rayon « Porcelaine et verrerie » – est sortie avec un lieutenant de vaisseau qui lui disait la même chose, et lui le pensait vraiment. Ils se sont enfuis, sans un mot à personne. Et même si Tom me raconte des bobards, c’est vrai. N’importe lequel d’entre nous pourrait être tué ce soir, ou la semaine prochaine, et si c’est le cas, alors pourquoi ne pas aller danser, et davantage ? S’amuser un brin ? Ce serait mieux que de n’avoir pas eu de vie du tout. Désolée ! Je dis n’importe quoi. C’est de rester assise dans ce foutu réduit. Ça me rend nerveuse. Je partirais peut-être à Bath si tout le monde au boulot n’en déduisait pas que je suis une trouillarde. (Elle leva soudain les yeux vers le plafond.) Ah ! parfait, la fin d’alerte a sonné.